Architecte ou jardinier : faut-il un plan pour écrire un roman ?

Il y a quelques jours, j’ai reçu un e-mail d’une auteure, me questionnant sur la conception d’un plan pour son roman. Architecte ou jardinier ? C’est un dilemme qui revient souvent sur la table.

Depuis que les humains écrivent des histoires, d’ailleurs (Horace et Aristote dispensaient déjà des conseils d’écriture !). Je me suis dit que ma réponse à son message pourrait vous intéresser aussi, //

Revenons donc au mail de cette autrice. Il commençait ainsi : Je souhaitais revenir sur ce que vous mentionnez et qui m’obsède en ce moment : la conception nécessaire d’un plan. J’ai suivi plusieurs formations très intéressantes à ce sujet qui en démontrent l’efficacité.

En revanche, j’ai lu une interview de Virginie Grimaldi qui n’en fait pas et n’en veut pas. Elle réfléchit en amont à son histoire, ses personnages, elle écrit une fiche personnage succincte et elle se lance dans l’écriture ainsi. Elle veut laisser les personnages la surprendre lors de son intrigue. Elle n’a eu aucune formation littéraire et elle en est heureuse, car cela l’aurait certainement formatée, dit-elle.

De même pour Marie Vareille (malgré une formation littéraire), Stephen King, Christelle Dabos (qui ne supporte pas les plans pour sa part, ça lui coupe son imagination)…

Structure narrative n’est pas plan sur le papier

La première chose qui me semble importante ici est la distinction entre la structure narrative d’une histoire, et le fait de coucher volontairement un plan sur le papier.

J’ai lu quasiment tous les romans de Virginie Grimaldi. Certes, cette dernière ne rédige pas de plan en amont. Mais ses livres suivent tous, sans exception, une structure narrative très classique.

Ce sont souvent, même, des modèles du genre. Élément perturbateur, rebondissements, tension narrative, transitions entre les actes : elle a simplement (et naturellement) intégré tous les principes directeurs de la dramaturgie.

C’est la même chose pour Marie Vareille, qui utilise les codes du thriller pour écrire du feel-good, avec beaucoup de talent. Je l’ai d’ailleurs souvent entendue parler des plans de ses romans.

J’ignore si elle s’est mise à travailler en mode “jardinier” avec le temps, mais elle connaît parfaitement les rouages des structures narratives (elle a écrit un livre sur le sujet). Idem pour Stephen King.

Certains auteurs ont de l’instinct. Un certain talent narratif (voire un talent narratif certain😉). Ils possèdent un excellent « architecte intérieur », intuitif et spontané, et savent d’emblée construire une histoire prenante, dynamique, sans longueur, dans laquelle les lecteurs et lectrices ne s’ennuient pas.

Mais d’autres écrivains n’ont pas cette qualité, et se trouvent face à des problèmes en pagaille lors de la réécriture. C’était mon cas à mes débuts. Mon tout premier roman était bancal.

Vous pourrez me rétorquer que certains romans n’obéissent à aucune structure narrative. C’est tout à fait vrai, mais dans le paysage de la littérature, ils font figure d’exceptions. Il faut beaucoup de créativité et d’inventivité pour tenir des lecteurs en haleine de cette façon-là.

Et la plupart du temps, si l’on n’a pas suffisamment de conflits dans une histoire, si l’arc transformationnel des personnages est plat, si le récit n’est pas porté par des ouvertures, le lectorat décroche.

Le mail de l’autrice se poursuivait ainsi : Alors je suis embêtée, car j’ai testé les deux et chaque méthode comporte ses lacunes. J’ai bien l’impression que le mythe de l’écrivain jardinier existe. Et il est mon préféré, car il permet à mes personnages de prendre la main sur l’histoire. Et c’est là que la magie opère ! Mais au niveau construction d’intrigue, c’est la catastrophe… Par contre, si j’effectue un plan, mes personnages savent où aller, ne réfléchissent plus, et c’est moi l’auteure qui les utilise tels des pions sans vie, des petits soldats qui doivent m’obéir. Aucune magie (pour ma part en tout cas), mais un scénario qui se tient bien mieux, c’est l’avantage.

Donc je suis perdue entre les deux !

Apprivoiser la structure sans figer ses personnages

En lisant ce paragraphe, ce qui m’est venu concerne moins les structures narratives en elle-même que la façon de les apprivoiser. Je suis convaincue, pour ma part, que se lancer dans l’écriture d’un roman de 300 pages sans savoir du tout où l’on va, sans connaître ses personnages, en improvisant tout, est extrêmement périlleux pour 99% des auteur(e)s.

Mais si construire une intrigue nous donne l’impression de rendre les personnages inertes et vidés d’élan vital, il y a un problème.

Et qui dit problème dit brainstorming (vous commencez à me connaître😉). Voilà quelques questions que vous pouvez vous poser : De quel degré de structuration ai-je besoin pour sentir que mon histoire est équilibrée ?

Comment mes personnages et moi pouvons nous exister ensemble, coopérer, sans étouffement ou désordre ? Comment puis-je ménager une marge d’auto-détermination à mes personnages tout en traçant par avance les grands événements de leur vie ?

Comment laisser de l’amplitude à ma créativité ? Quelle marge d’inventivité m’autorisé-je ? Qu’est-ce qui rend mes personnages vivants, en relief, et qu’est-ce qui, au contraire, me donne le sentiment de déplacer des pions ?

Car la vitalité des personnages ne se niche pas uniquement dans les événements de l’histoire. Elle se trouve aussi (et surtout) dans leurs pensées, leurs interactions, leurs réactions aux conflits qui surgissent, les émotions qu’ils éprouvent, leur conscience corporelle, leur façon d’entrer en contact avec le monde, etc.

Toutes choses qui sont à construire de novo lorsqu’on rédige un roman, même avec un plan sous les yeux. Nous découvrons notre livre en l’écrivant, c’est là toute la magie du processus.


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.