Un premier chapitre décortiqué (Sophie Astrabie)

Cette autrice, c’est Sophie Astrabie. Romancière à succès repérée en auto-édition, éditée chez Albin Michel puis Flammarion, ses livres se sont écoulés à des dizaines de milliers d’exemplaires.

Il y a 2 jours, elle a publié sur Instagram le premier chapitre de son dernier roman “La chance de sa vie”. Voici de quelle manière il commence :

S’il avait été un lieu, sans doute aurait-il été une impasse. C’est ce qu’il se dit en écoutant cette émission de radio sur laquelle il est tombé par hasard : « Si vous étiez un lieu, François-Xavier Rochoir… »

Pourquoi ce début fonctionne

Je trouve ce démarrage très bien construit. Dès la première phrase, l’autrice crée une accroche. Avec le mot “impasse”, qui n’est pas anodin. La métaphore est puissante. Elle suscite immédiatement un questionnement chez les lectrices et lecteurs, en lien avec le passé, le présent et le futur du personnage.

Quels événements du passé de Stanislas l’ont conduit à ce sentiment ? Se sent-il comme une impasse ou dans une impasse ? Dans quels domaines ? Quel est l’état de sa vie actuellement ? Comment va-t-il procéder pour sortir de l’impasse ?

Autant d’interrogations auxquelles, en tant qu’auteur(e) il est urgent de ne pas répondre. Afin d’enclencher des forces qui poussent le lectorat vers l’avant dans le texte. La fameuse tension narrative.

Vous voyez que ce simple mot, “impasse”, contribue également à commencer à rendre le personnage attachant. Parce que nous sommes désolés pour lui. Que nous le comprenons, peut-être, il nous est sûrement arrivé, à nous aussi, de sentir des impasses, des pierres d’achoppement dans nos vies.

Un début d’identification, déjà, peut émerger, via la résonance émotionnelle, la mobilisation de la mémoire du lectorat. Ce sont deux urgences en début de récit : créer de la tension narrative et rendre le personnage attachant, ou encore mystérieux et/ou fascinant.

(Là où trop d’auteur(e)s, débutant(e)s ou non, se concentrent excessivement sur le fait de poser les bases de l’histoire, d’exposer le passé des personnages ou les rouages du récit).

Caractériser en trois phrases

Sophie Astrabie poursuit ainsi : Le journaliste a posé la question à son invité, un écrivain d’une quarantaine d’années, qui a alors souri d’un sourire radiophonique. Un léger bruit de bouche., Je serais… vous savez cette place à Sienne, la piazza del Campo, qui a la forme d’une coquille Saint-Jacques mais qui est inclinée comme un amphithéâtre. Elle a d’ailleurs inspiré le roman de Michel…, Évidemment. Quelle œuvre ! le coupe le journaliste avec enthousiasme., J’y suis allé un été avec mes parents pour voir le fameux Palio de Sienne, il Palio delle Contrade., Formidable…, Et je crois être cette part de l’enfance qui essaie d’exister dans l’infinie grande Histoire, ce musée de la vie qu’est notre… Stanislas lève les yeux au ciel et coupe la radio. Une impasse. Nous sommes tous des impasses. Rien de plus. Et ceux qui se prennent pour une place en Toscane, vraiment, il ne peut pas les supporter.

Son texte, ici, est à la fois original et spécifique. Cette anecdote du lieu auquel on s’identifie, de l’émission littéraire, est créative. Et la réponse de l’écrivain n’est pas vague mais au contraire précise, spécifique (la spécificité est l’un des piliers du style).

Ce personnage secondaire d’auteur célèbre a une “voix” bien caractérisée : en trois phrases, on perçoit un langage soutenu, une confiance en lui excessive, à la limite de la vanité. Là aussi, cela stimule immédiatement l’imaginaire du lectorat, qui se retrouve donc actif, engagé dans le récit.

Un engagement qui agit comme carburant de la tension narrative.

Suite à cette émission, la réaction de Stanislas (ses gestes : lever les yeux au ciel, éteindre la radio ; ses pensées internes) est très parlante quant à ce qu’il éprouve. L’autrice nous communique des informations sur l’état d’esprit et l’état émotionnel du personnage, sans nous les dire textuellement.

Le fameux “show don’t tell”. Il se trouve que Stanislas est garé devant la maison de ses parents. Nous l’apprenons à la phrase suivante, ce qui suscite à nouveau des questionnements. Pourquoi se sent-il comme une impasse pile au moment d’aller déjeuner chez ses parents ?

Nous sentons là les prémices d’un conflit narratif. Le mot conflit étant ici à entendre au sens large du terme : toute situation conflictuelle, qu’elle soit interne ou externe, caractérisée par un obstacle entre le personnage et ses désirs ou objectifs, et génératrice d’émotions négatives, notamment anxiété et frustration.

Je pourrais continuer ainsi sur toutes les diapositives du carrousel Instagram posté par Sophie Astrabie. Accroche, spécificité, caractérisation des personnages, humour, curiosité, suspense… tous les ingrédients d’un début de roman réussi sont réunis.

D’ailleurs, les followers de l’autrice en témoignent. “Ça donne très envie de lire la suite !” “On a envie de lire la suite !” “Oh, mais j’adore !” “Super bien écrit ce premier chapitre”.

Voilà quelques-uns des commentaires sous le post.

Je trouve que cet exemple illustre bien le pouvoir de la théorie narratologique. Il montre qu’avoir quelques notions en tête au sujet de ce qui fonctionne bien pour raconter des histoires est puissant.

Que l’on peut utiliser ces méthodes de manière créative.


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