Ma patiente s’assied en face de moi. « Je me sens bloquée aujourd’hui. Et angoissée », me dit-elle. En tant que thérapeute, lorsque j’entends cette phrase, deux possibilités s’offrent à moi.
Deux pistes de travail.
Je vais vous détailler ces deux pistes et vous expliquer en quoi elles peuvent, à mon sens, être utiles pour enrichir notre palette d’auteur(e).
J’en reviens à ma patiente imaginaire. Lorsqu’elle me dit qu’elle se sent angoissée et bloquée, je peux tout d’abord, en tant que thérapeute, choisir de me centrer sur elle. C’est ce qu’on appelle une « posture individualiste ».
Je vais alors lui demander : « Comment ressentez-vous ce blocage ?» « D’où vous vient cette angoisse ? » Je vais chercher avec cette personne des situations antérieures au cours desquelles elle a déjà éprouvé cela, et sonder ce qui bloque dans sa vie actuelle.
C’est une manière de procéder très fréquente, dans la vie comme en psychothérapie. Nous sommes habitué(e)s à voir le monde de cette manière. Le postulat sous-jacent est l’idée que cette anxiété, ce blocage sont situés à l’intérieur de la personne, dans sa psyché, et ne concernent qu’elle.
La perspective de champ
Une autre façon d’envisager les choses, qui n’est ni meilleure, ni moins bonne que la précédente (il s’agit simplement d’un choix méthodologique différent) est de considérer que cette angoisse et ce blocage appartiennent avant toute chose à la situation.
Ceci, car nous sommes en permanence en contact avec notre environnement. Le contact est premier. C’est le postulat que fait la Gestalt-thérapie
Nous considérons qu’un individu n’existe pas hors du monde et que nous sommes en permanence en train « d’advenir comme sujet » dans la situation. C’est-à-dire que nous sommes en permanence en train de nous créer dans le monde.
Ma patiente pourrait d’ailleurs me dire qu’il y a 10 minutes, dans sa voiture, elle ne se sentait ni bloquée ni angoissée. C’est en s’asseyant face à moi que cette angoisse et ce sentiment de blocage apparaissent, dans l’instant présent.
Je vais donc me dire que cette angoisse appartient à la situation, et qu’elle en dit quelque chose. Peut-être est-ce ma présence qui suscite de l’angoisse ? Ou un objet dans la pièce, un tableau au mur ?
Peut-être cette sensation de blocage parle-t-elle d’un blocage dans la thérapie ? Blocage auquel, en tant que thérapeute, je participe nécessairement, même si ce n’est pas intentionnel (il y a peut-être quelque chose que je n’ai pas assez entendu, ou auquel je n’ai pas suffisamment laissé de place).
Bien évidemment, je vais également écouter les souvenirs qui émergent, au passé de ma patiente, en restant attentive à la manière dont elle en parle aujourd’hui, à l’empreinte que le passé laisse dans le présent.
Transposer aux scènes de votre roman
Si je vous explique tout cela, c’est parce que je crois que ce sont des pistes intéressantes pour réfléchir à la manière dont nous concevons et racontons les scènes de notre roman. Pour accroître le matériau fictionnel dont nous disposons pour écrire
Concrètement : Nous pourrions, par exemple, imaginer une scène de votre roman dans laquelle votre protagoniste vit une forte émotion en présence d’un autre personnage. Cela peut être une confrontation avec un personnage antagoniste, un moment de discussion profonde avec un personnage agoniste, etc.
Si vous en avez l’élan, vous pouvez même prendre un papier pour en faire un exercice d’écriture. 😊
On peut tout d’abord partir du premier angle de vue, la posture individualiste, et se centrer entièrement sur votre personnage, sur son émotion en considérant qu’elle n’appartient qu’à lui, en dehors de toute référence à la situation.
Vous pouvez alors écrire sur les éprouvés de votre personnage. Sur sa responsabilité, sur ses souvenirs, sur son passé, sur ses problèmes, sur sa culpabilité, le poids qu’il porte sur ses épaules, etc.
Et puis, pour élargir la focale, vous pouvez ensuite adopter le deuxième point de vue. Ce que l’on nomme « la perspective de champ ». Prenez de la hauteur et l’environnement en compte. Observez l’ensemble de la situation.
Le “champ” de votre personnage (l’ensemble des données de la situation, pour lui, de ses sensations et ses pensées en passant par l’autre personnage et toutes les interactions avec l’environnement).
Vous pourriez alors vous questionner sur la temporalité (pourquoi maintenant ?). Sur le lieu, le décor (pourquoi ici ?), sur l’ambiance. Et puis, surtout penser à la présence du deuxième personnage.
Que représente-t-il pour votre protagoniste ? Qu’est-ce qui dans son langage verbal ou non verbal favorise le surgissement d’une émotion ? En quoi l’émotion qui monte s’inscrit-elle dans leur relation ?
Cette émotion ne pourrait-elle pas être là, planant entre les deux personnages ? Appartient-elle uniquement au personnage qui la ressent ?
Par exemple, si je prends l’une des premières scènes de mon roman “Le début des haricots”, dans laquelle mon héroïne Anna (médecin urgentiste) a peur de son père, éminent chef de service en cardiologie, qui vient de débarquer sans préavis au milieu des urgences pour parler à sa fille.
Je peux penser à la peur d’Anna, dans son psychisme. Aux angoisses de mon héroïne, à son passé. À la manière dont elle se dérobe lorsqu’il faudrait s’affirmer. Puis je peux m’intéresser à la situation dans son ensemble.
En quoi la présence des collègues d’Anna augmente-t-elle son sentiment de peur ? L’hôpital est-il pour elle un lieu rassurant ? Comment son père s’y prend-il pour lui faire peur, maintenant ?
Le père d’Anna a-t-il peur, lui-même, de quelque chose, sans vouloir se l’avouer ? Y a-t-il des peurs qui planent dans la famille ? Ce sont quelques suggestions, mais l’on pourrait trouver encore une foule d’autres pistes.
L’idée, c’est toujours d’élargir notre point de vue, afin de rendre notre roman et notre manière de raconter l’histoire plus riches, plus vivants, plus arborescents.
Voilà pour les réflexions du moment…
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.