Enrichir vos scènes : ne restez pas centré sur le personnage

Penser en termes de situation. Vous le savez peut-être si vous êtes abonné(e) au Lab depuis quelque temps, c’est l’une de mes préoccupations principales quand j’écris. Cette direction ne sort pas de nulle part.

Elle me vient de la pratique de la Gestalt-thérapie. Qui considère que le contact est la première de nos réalités. Nous ne sommes pas des individus isolés. Nous sommes indissociables de notre monde.

Pris(e)s ensemble dans des situations.

Il s’agit d’un angle de vue doté de multiples facettes. C’est ce qui le rend, selon moi, particulièrement intéressant pour les auteur(e)s. Et aujourd’hui, j’aimerais partager avec vous une manière de regarder “en miroir” les scènes de votre roman, afin de les enrichir et de leur donner plus de profondeur.

Je vais vous parler de co-construction, mais avant cela, j’ai envie de faire un grand écart culturel avec un exemple concret. En évoquant le début d’un livre de Sophie Kinsella : “Poppy Wyatt est un sacré numéro”.

Une comédie romantique légère et bourrée d’humour. (Oui, je suis très éclectique et je l’assume 😉).

Dans le premier chapitre de ce roman, donc, nous faisons la connaissance de Poppy Wyatt. Une future mariée. Elle vient de passer l’après-midi à siffler des coupes de champagne au bar d’un grand hôtel avec une bande d’amies.

En leur faisant essayer (à toutes sans exception) sa bague de fiançailles. Et puis, à l’heure de rentrer chez elle, Poppy se rend compte que ladite bague a disparu. Alors qu’elle doit dîner dans quelques heures avec son futur époux et ses beaux-parents.

Pour couronner le tout, elle se fait voler son téléphone dans la rue.

Dans les pages qui suivent ce démarrage sur les chapeaux de roues, Poppy fait en sorte de se débrouiller seule. Elle ne dit ni à son mari ni à ses beaux-parents qu’elle a perdu la bague.

Et c’est là, je trouve, qu’il est intéressant d’observer les deux pôles de la situation.

La perspective individualiste

Quand nous écrivons une scène, nous avons souvent tendance à nous centrer sur notre personnage. Nous nous plaçons en perspective dite “individualiste”. C’est-à-dire que nous regardons avant toute chose notre protagoniste de manière isolée.

Ses émotions, ses choix, ses blocages, des souvenirs, son passé, ses problèmes, etc. Il n’y a pas de mal à cela, nous sommes habitué(e)s à cette manière de penser les choses. Et c’est une posture également prédominante en psychothérapie.

Dans le livre de Sophie Kinsella, Poppy décide de ne pas avouer la perte de la bague. Sous cet angle de vue dit “individualiste”, nous pouvons songer à ses émotions. Imaginer qu’elle a honte.

Qu’elle se sent coupable ou idiote. Nous pouvons regarder son passé, la manière dont elle s’est construite. L’habitude de se débrouiller seule, par exemple. Une tendance à ne pas compter sur autrui.

L’environnement (non) soutenant

Mais nous pouvons également nous pencher sur les autres aspects de la situation. Sur l’environnement au sens large. En commençant par les autres personnages. Je vous l’ai dit, en Gestalt-thérapie, on considère qu’une personne est inséparable de son environnement.

Comme le dit le psychologue G. Wollants dans son livre “Gestalt-thérapie : thérapie de la situation”, plutôt que regarder les troubles comme une affaire individuelle, nous considérons que “c’est l’interaction de la personne et de l’environnement qui est troublée”.

Lorsqu’une personne ne s’engage pas dans le contact, on ne va pas postuler en premier lieu qu’il s’agit d’un blocage interne. On va, avant toute chose, se dire qu’un refus de s’engager est “le signe d’un soutien insuffisant venant du champ”.

En tant que thérapeute, j’aime beaucoup cette manière de voir les choses, car elle ne laisse pas le/la patient(e) seul(e). Lorsqu’une personne se sent bloquée en séance, ou dans sa vie, je ne vais pas lui attribuer toute la responsabilité de ce blocage.

Je vais, avant tout, me dire que si elle est bloquée, c’est tout simplement parce qu’il n’y a actuellement pas assez de soutien dans l’environnement pour l’aider à surmonter cette pierre d’achoppement.

(Environnement dont je fais partie, si le blocage se manifeste en séance).

Le cas de Poppy Wyatt est très intéressant, car Sophie Kinsella a parfaitement exploité ce pôle « d’absence de soutien dans l’environnement ». Elle ne se borne pas à faire éprouver de la honte à son héroïne vis-à-vis de la perte de la bague.

Elle crée tout un environnement non-soutenant autour de la protagoniste. Les beaux-parents de Poppy ne sont pas ouverts. Ils ne sont pas bienveillants ni compréhensifs. Ils sont au contraire hyper intransigeants.

Extrêmement exigeants en tout point. Par ailleurs, la bague elle-même n’est pas une bague lambda. Mais un bijou de grande valeur transmise de femme en femme depuis 3 générations dans la famille de Magnus, le futur époux de Poppy.

Tous ces éléments ajoutent des couches supplémentaires à la situation. Si l’autrice s’était contentée de nous parler de la honte de Poppy, de son désir de se débrouiller seule, la perspective du repas de famille aurait été moins inquiétante.

On aurait d’ailleurs pu imaginer qu’elle se confie à quelqu’un, qu’elle demande de l’aide. Mais en creusant un profond sillon d’absence totale de soutien dans l’environnement, l’auteure rend son premier chapitre beaucoup plus palpitant, et réaliste.

À vous : créez un environnement non-soutenant

Voilà donc l’invitation que j’aimerais vous lancer aujourd’hui. Si vous écrivez une scène au cours de laquelle votre personnage est en difficulté. Ne restez pas seulement centré(e) sur lui.

En posture individualiste. Mais ajoutez des dimensions supplémentaires à votre regard. Demandez-vous : comment puis je faire en sorte de le priver de tout étayage ? Comment puis-je créer un environnement non soutenant ?

Quelles caractéristiques attribuer aux personnages secondaires, quelles paroles placer dans leur bouche afin d’accentuer le blocage ressenti par mon personnage ? Comment puis-je montrer que le problème de mon personnage n’est pas individuel, mais un problème de situation, d’interaction avec le monde ?

Car dans la vie comme en matière de fiction, tout est toujours affaire de co-construction.

Voilà pour aujourd’hui, en espérant que ces pistes de réflexion, qui m’accompagnent alors que je travaille sur la trame d’un nouveau roman, vous seront utiles…


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.