Quelle est la pire chose qui pourrait arriver à votre personnage ? Voilà une question qu’on lit souvent dans les manuels de scénario
Elle se pose à la fin du deuxième acte d’un récit, un peu avant l’acmé. Et à mon sens, la réponse n’est pas si évidente qu’il n’y parait. Elle mérite même une intense réflexion. Je vais vous expliquer pourquoi, en vous conviant dans les coulisses de l’écriture de mon septième roman (je viens tout juste de le terminer, il paraîtra chez Eyrolles début 2025).
Je vais partager avec vous les 3 questions qui me semblent essentielles en la matière, et qui me guident lorsque j’écris.
Revenons à nos moutons narratologiques. Et réfléchissons à la pire chose qui pourrait arriver à votre personnage. Pour ma part, je procède toujours en me posant 3 questions :
- À quel personnage cette chose terrible arrive-t-elle ?
- Dans quel domaine de sa vie ?
- Comment concevoir cet événement ?
Question 1 : À quel personnage cette chose terrible arrive-t-elle ?
Si vous écrivez un roman à point de vue unique, centré sur un seul héros ou une seule héroïne, à la 1re ou la 3e personne du singulier, la réponse est évidente. Par contre, si vous écrivez une histoire à point de vue multiple (ce qui était mon cas sur ce nouveau roman), il vous faut identifier le protagoniste principal.
C’est primordial. Pourquoi ? Parce que, comme le dit Yves Lavandier dans son ouvrage « La dramaturgie » : “Une histoire solide a seulement une seule intrigue donc une histoire solide a seulement un seul protagoniste.
Si plusieurs personnages partagent le même objectif, alors ils partagent le rôle de protagoniste et sont des co-protagonistes. Si une histoire a plus d’un protagoniste, chacun avec un objectif séparé, il est impératif de lier ces objectifs en leur trouvant un dénominateur commun”.
Mon nouveau roman met en scène 4 personnages différents et je vous avoue qu’au départ, je n’étais pas tellement capable de dire lequel des 4 était le principal. En commençant l’écriture, cela m’a sauté aux yeux :
Mon personnage principal est le moteur du changement. Il est le plus actif. Il impulse les bouleversements. Il est celui sans lequel aucun changement ne se produirait. Deux autres personnages de mon roman vivent également des situations de conflits (notamment intérieurs) très intenses, mais ils sont moins actifs, moins à l’initiative des transformations qui vont s’opérer.
Question 2 : Dans quel domaine de sa vie ?
Ce qui me semble primordial dans la citation d’Y. Lavandier ci-dessus, c’est l’idée d’identifier une seule ligne directrice et de travailler à la rendre suffisamment épaisse, consistante, pour donner de la force à votre récit.
Cela se joue à plusieurs niveaux. Selon moi, la notion de ligne directrice forte s’applique : à l’intrigue (c’est-à-dire aux péripéties, aux événements de l’histoire),
à l’arc du personnage (sa trajectoire de transformation),
à l’intrigue relationnelle (tout ce qui se joue dans les relations entre les personnages). C’est particulièrement compliqué à clarifier lorsqu’un roman évoque plusieurs thèmes forts. J’en reviens à mon exemple personnel, pour que ce soit plus concret :
Mon prochain livre parle de patriarcat. De syndrome de stress post-traumatique. En termes de besoin profond du personnage, je me suis référée à l’un des regrets des mourants de Bronnie Ware : “J’aurais dû travailler moins” (je parle de ces regrets dans ma séquence “7 jours/7 emails pour vous lancer” que vous pouvez recevoir ici si ce n’est pas encore fait)
Mon récit évoque aussi la nécessité de sortir du repli et d’apprendre à s’appuyer sur les autres quand on a (trop) l’habitude de faire seul(e). De relation de couple. De sensibilité. « Voilà voilà… » me suis-je dit au départ.
Chacun de ces thèmes met en jeu des forces contraires, agonistes et antagonistes, qui tirent le personnage vers un bord ou un autre. Par exemple (je vous le fais bref) : la famille d’origine de mon personnage le pousse vers des schémas très patriarcaux, là où la vie quotidienne avec ses filles le fait réfléchir aux problématiques féministes.
Pour savoir ce qui peut arriver de pire à votre personnage en fin de deuxième acte, il faut absolument choisir un thème principal. Pourquoi ? Parce que cette zone du roman, où tout semble perdu, est très fortement thématique.
Si je décide que le thème principal de mon roman est le patriarcat, c’est dans cette zone que se jouera mon “événement terrible”. Par exemple : une scène d’humiliation profonde de mon héros par son père.
Si je décide que le thème le plus important pour moi concerne l’apprentissage de l’appui sur autrui, je vais construire une scène de trahison, au cours de laquelle une personne à laquelle mon héros avait fait confiance, sur laquelle il s’était appuyé, se dérobe subitement.
Vous pouvez bien sûr traiter plusieurs thèmes dans un roman. Mais pour éviter de diluer votre histoire, choisissez-en un seul en fil rouge, et utilisez les autres en guise de thèmes-satellites, pour enrichir et faire avancer la transformation du personnage sur la ligne thématique principale.
Question 3 : Comment concevoir cet événement ?
La fin du deuxième acte, en narratologie, est une phase au cours de laquelle le personnage traverse une perte conséquente. Une expérience de mort symbolique. C’est un moment au cours duquel tout semble perdu, avant le sursaut et le feu d’artifice final.
Vous voyez que le vocabulaire que j’emploie n’est pas tiède. Parce qu’une histoire marquante comporte forcément des enjeux puissants. En écrivant ce septième roman, j’ai remarqué que j’avais tendance à atténuer les choses.
Ma première idée de “pire événement” manquait un peu de force. J’avais amorcé quelque chose, sans aller au bout de ma démarche, en pacifiant trop vite les problèmes. J’ai pris conscience qu’il me fallait oser creuser un peu plus loin.
“La pire chose”, ce n’est pas juste un événement un peu douloureux. C’est plus que ça. Et cela nécessite souvent d’écarter la première idée qui nous vient, voire les suivantes, pour s’aventurer suffisamment loin dans le champ des possibles.
Attention, cela ne veut pas dire qu’il faut être tapageur(se) extérieurement. Votre “pire chose” ne sera pas nécessairement spectaculaire. Vous n’avez pas besoin de faire exploser une bombe ou de tuer un personnage.
Il suffit “simplement” de faire vivre à votre protagoniste une expérience d’intense souffrance émotionnelle.
Voilà pour ces quelques pistes, qui sauront, je l’espère, vous donner quelques éléments de réflexion…
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.