« J’adore ce lien entre dramaturgie et psychologie ». « Ton mail est utile autant pour l’auteure en moi que pour moi au quotidien ». Ces derniers temps, plusieurs autrices m’ont écrit pour me dire qu’elles étaient sensibles à ce que je partage ici en matière de psychologie.
Que cela leur fournissait matière à réflexion à la fois pour elles-mêmes et pour les personnages de leurs romans.
J’aime garder cette idée en tête : En littérature, la psychologie des personnages est une constante. Quels que soient le genre d’un roman, son univers, le type de personnages (des êtres humains, des elfes, des extra-terrestres, des animaux anthropomorphes…), les aspects psychologiques restent strictement identiques.
Et je suis convaincue que prêter pleinement attention à notre propre vécu, sensible et émotionnel, fait de nous de meilleurs écrivains.
Cette semaine j’ai lu un livre passionnant sur ce sujet. « La pleine conscience en psychothérapie ». Écrit par Jean-Marie Delacroix, un psychologue grenoblois qui fut l’un des pionniers de la Gestalt-thérapie en France.
J’aimerais partager avec vous quelques extraits de cet ouvrage. Des pistes qui me semblent pertinentes pour enrichir votre roman ou le profil psychologique de vos personnages.
« Elle coule toute seule »
Dans son livre, Jean-Marie Delacroix parle de la manière dont un(e) thérapeute peut soutenir la reconnaissance et l’expression des émotions : sans les pousser, avec en toile de fond, cette posture, venant du proverbe chinois : « il ne sert à rien de pousser l’eau de la rivière, elle coule toute seule. ».
Cela rejoint pour moi l’idée de tisser avec subtilité le voyage émotionnel du lectorat. Sans nommer à tout va les affects du personnage. Mais plutôt en « tricotant » petit à petit un attachement, une identification, une montée émotionnelle progressive, sans forcer les choses ni se précipiter.
« Travailler in vivo »
JMD nous dit : La relation thérapeute-patient est le lieu où vont se réactualiser les mécanismes névrotiques du patient dans le processus du “être ensemble” qui se met en place entre les deux. […] On peut alors regarder ces mécanismes et les travailler in vivo, au lieu de les travailler à partir du récit que le patient fait de ce qui se passe ailleurs.
Cette citation peut s’appliquer à l’arc trajectoriel du personnage principal. Sa trajectoire de transformation psychique au cours du roman. L’un des rôles de l’intrigue, des événements de l’histoire, c’est de provoquer cette fameuse « réactualisation des mécanismes névrotiques du patient ».
In vivo, dans une situation de conflit narratif. En d’autres termes, il s’agit de pousser le protagoniste dans ses retranchements. Le priver de ses repères, de ses ressources habituelles.
Pour le forcer à se retrousser les manches et à sortir des modes de réponse familiers qui ne lui rendent plus service. Qu’il puisse « aller vers la nouveauté, au lieu de rester dans la compulsion à la répétition ».
« Au bon moment »
JMD parle aussi de ce qu’on appelle en psychothérapie un « insight ». Une prise de conscience fulgurante. Le plein contact se produit quand le thérapeute fait un “aller-vers” le patient en lui restituant, verbalement de façon adaptée et au bon moment, ce qu’il a reçu dans son organisme.
En général ce plein contact va générer, rapidement, une figure significative chez le patient, comme une émotion, un souvenir, un état intérieur, une image, une vision, quelque chose qui devient clair, précis, et qui est la chose à conscientiser pleinement et éventuellement à laisser se développer et à mettre au travail.
En dramaturgie, une telle prise de conscience, intense et bouleversante, est classique au moment du Midpoint. En milieu de roman. Le personnage s’est débattu dans la nouvelle situation créée par l’événement perturbateur.
Il s’est perdu en « terre inconnue » (au sens propre, parfois également au sens figuré). Il a épuisé ses vieux schémas d’ajustement. Une forme de lâcher-prise se produit, qui le conduit à voir plus clairement la nature de ses aspirations et besoins profonds.
Là aussi, faire preuve de subtilité dans le récit est important. Il est préférable de ne pas dire textuellement les choses au lectorat. Mais plutôt de suggérer, de mettre en scène cet insight, en utilisant une métaphore ou l’un des éléments listés par JMDelacroix (émotion, souvenir, image, etc.), à l’occasion d’une interaction avec un autre personnage, en général un personnage agoniste, un aidant.
« Enfermées dans le mental »
Nous rencontrons souvent en thérapie des personnes qui sont comme enfermées dans le mental, explication, le rationnel, qui sont comme désensibilisées. D’autres au contraire, qui sont envahies par l’émotionnel.
Ce que Jean-Marie Delacroix évoque ici, c’est un manque de fluidité entre deux formes de conscience. Ce que l’on appelle « consciousness », d’un côté. Notre manière d’expliquer les choses, de réfléchir à ce qui nous arrive (« le mental »).
Et « l’awareness » de l’autre côté. La conscience corporelle de nos ressentis, de nos émotions, de l’expérience vécue. Créer un déséquilibre entre les deux chez votre personnage peut être très intéressant.
Car c’est très humain. Nous avons tous vécu des moments de désensibilisation, de rationalisation excessive, ou au contraire des phases durant lesquelles nous nous sommes sentis submergé(e)s par nos émotions.
Comme le dit JMD : En psychothérapie, nous accompagnons le processus afin que les deux formes de conscience se nourrissent, s’informent mutuellement et mobilisent l’être que nous sommes vers l’action, la négociation avec les autres, la prise de décision, les ajustements que nous avons constamment à faire dans notre vie.
C’est de la fluidité entre l’une et l’autre et de leur capacité à s’informer et à se potentialiser mutuellement qu’advient ce que nous appelons l’ajustement créateur […] qui nous sort des modèles connus et répétitif.
Voilà également un beau programme pour un(e) auteur(e) vis-à-vis de son protagoniste ! Je le dis souvent : vous êtes un peu le ou la psy de vos personnages. 😉
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.