Ce que j’aime, dans les livres, c’est l’accès qu’ils nous donnent au monde intime d’un être humain. Ils nous permettent d’entrer dans un fragment d’histoire de vie, en profondeur. C’est assez unique.
Même en thérapie, même lors d’une discussion profonde avec un(e) ami(e), dans un film, ou en partageant la vie de quelqu’un, nous n’avons pas cette possibilité très prolongée d’une vision à 180 degrés d’une expérience, incluant l’accès en temps réel à toutes les pensées d’une personne.
Voilà pourquoi les humains sont friands d’histoires. Nous y cherchons du sens, des éclairages, des pistes pour prendre de la hauteur. Nous y cherchons des réponses à nos questions, des résonances avec ce que nous éprouvons.
Comme le dit le scénariste Karl Iglésias : « Les histoires sont des modèles métaphoriques pour nos vies, et nous avons un désir inné d’intrigues logiques qui suivent une progression claire de cause à effet jusqu’à un point culminant et une résolution. »
C’est la raison pour laquelle je suis convaincue qu’un roman écrit par Chat GPT n’aura aucun intérêt aux yeux de la majorité des humains (je ne parle pas ici d’un cas où un(e) auteur(e) écrit avec l’intelligence artificielle sans le signifier, et ment alors à son lectorat).
Savoir que nous lisons un texte écrit par un robot est rebutant. Nous avons besoin de sentir ce qui, au travers d’un récit, fait notre humanité commune. D’être surpris(e), touché(e), ébranlé(e) par la vibration singulière d’un(e) auteur(e).
Le style, une vibration singulière
Cette vibration, le style de l’écrivain en est une composante majeure. Le style, c’est une notion assez floue. Les définitions de ce mot dans le dictionnaire ou les essais sur la littérature sont vagues.
Pour autant, nous n’avons en général aucun mal à jauger le style d’un écrivain. Il nous est facile de distinguer un style brillant d’un style médiocre. De façon intuitive.
Le fond autant que la forme
Si vous avez envie d’améliorer votre style, la première chose à laquelle il faut songer, selon moi, c’est que la question du style se réfère à la fois au fond et à la forme. On s’imagine trop souvent que la forme est le seul domaine concerné.
La musicalité, l’agencement des phrases, leur longueur, la ponctuation, etc. Mais le fond, le contenu est aussi primordial. Je veux parler ici des informations que vous sélectionnez dans votre flux de conscience et dans celui de votre personnage.
C’est ce qui fait que d’un(e) auteur(e) à un autre, la description d’une même scène sera totalement différente. Parce qu’il/elle ne piocheront pas les mêmes éléments dans la situation.
Je vais vous donner deux exemples pour que tout cela soit plus clair. Voici un extrait du roman “Les femmes du bout du monde” de Mélissa Da Costa.
Vous le voyez, côté forme, les phrases sont courtes, le choix des mots s’oriente vers la recherche du “mot juste”, sans effet de contraste ou de décalage. Côté fond, on suit le déroulé des événements, à la fois dans les actions du personnage et les descriptions de l’environnement. Les digressions sont rares. Cette autrice a un style épuré, simple, sans lourdeurs, que je pourrais qualifier de pragmatique.
Voici maintenant un extrait de mon livre préféré, “Sans moi”, de Marie Desplechin :
Côté forme, cette autrice a un grand talent pour choisir les adjectifs de manière percutante (“le soleil liquide et bleu”, “le flot erratique et matinal”). C’est aussi valable pour les verbes dans ses écrits (exemple dans un autre extrait : “tout le monde finit par se répandre, un jour, pour peu qu’on le voisine avec suffisamment de compassion”). Elle intègre souvent des dialogues à l’intérieur des phrases (“à propos, me dit Olivia”). Côté fond, elle est friande de digressions (une petite, dans cet extrait : “je ne connais qu’elle pour s’intéresser sincèrement à cette question”).
Pour ma part, je suis extrêmement sensible à son style d’écriture car je recherche les ruptures, les surprises que peuvent occasionner des choix de mots inattendus.
Comme le dit Hubert Haddad dans son essai « Le nouveau magasin d’écriture » (un livre incroyable qui m’a été recommandé par mon amie Marie-Ève Tschumi, formidable coach littéraire) : « L’image ne tient sa force que par le décalage, le contraste ou la secrète antithèse en jeu dans un même segment phrastique ».
Vous le voyez avec ces deux exemples : en quelques lignes seulement, un style singulier se dessine. C’est ce qui est magique avec l’écriture. Vous avez le pouvoir de créer votre voix unique, comme on cultive son petit jardin.
C’est cette vibration sensible, cette empreinte de l’expérience vraiment vécue que vos lecteurs et lectrices viendront chercher dans vos textes (et que Chat GPT ne pourra jamais leur donner 😉).
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.