Aujourd’hui, j’aimerais évoquer avec vous une théorie de psychologie : La théorie du champ. Et vous expliquer de quelle manière elle peut venir soutenir votre processus d’écriture. Nous allons parler d’expérience, de hareng et d’automatismes.
Revenons au sujet de ce mail avec un premier constat :
Chaque personne est indissociable de son environnement. Voilà le postulat majeur de la Gestalt-thérapie (le courant de psychothérapie auquel je suis formée). Nous n’existons jamais hors du monde, nous sommes pris(es) en lui.
Notre situation présente constitue ce qu’on appelle “un champ”. Nous avons chacun(e) notre propre champ, en permanence. Qui englobe notre corps, nos pensées, notre imaginaire, notre environnement, tout ce qui est là, que nous en soyons conscient(e) ou non.
Par exemple, vous n’êtes pas forcément conscient(e) du taux d’humidité de l’air autour de vous, alors que cela fait partie de votre champ.
Les bases de la théorie du champ ont été posées par le psychologue américain Kurt Lewin. Elle contient 5 principes. Qui peuvent être très intéressants à connaître si vous écrivez un roman.
1. L’organisation du champ
Si vous aimez manier le mystère et le suspense dans votre récit, le premier principe va vous plaire. Il s’agit du principe d’organisation du champ. C’est l’idée que, dans le champ d’une personne, tout est organisé, même ce qui nous semble au départ dénué de raisons ou aléatoire.
En d’autres termes : les choses ont un sens, même si nous ne le distinguons pas toujours. Ce sens apparaît lorsque nous avons accès à l’ensemble du champ.
Un exemple : Dans mon prochain roman, l’un des personnages cache dans ses affaires un billet d’avion aller simple pour l’Amérique du Sud. Au départ, cela semble nébuleux. Insensé. Mais à la lumière de ce qui se dévoile ensuite, par petites touches, un sens fait surface.
Le travail d’un écrivain, c’est de construire en coulisses les champs de tous ses personnages. Puis de ne délivrer qu’une partie des informations au lectorat, de manière à susciter des questions, et à faire croître la tension narrative, jusqu’à la reconstitution totale du puzzle.
Demandez-vous donc toujours : quels éléments du champ pourrais-je dissimuler ? Comment différer la divulgation de telle ou telle information ?
2. La contemporanéité
Le deuxième principe bouscule un peu nos conceptions classiques. C’est le principe de contemporanéité du champ. Souvent, nous avons pour postulat que le passé explique certains comportements présents.
En réalité, ce n’est pas le passé en lui-même, puisque ce passé n’a actuellement aucune réalité effective, tangible. C’est la trace de ce qu’il reste de ce passé aujourd’hui, dans le présent.
Vous pouvez utiliser cette idée pour vos personnages : par exemple, plutôt qu’affirmer “tel personnage se comporte ainsi parce qu’il a subi des violences dans son enfance”, montrez-nous la trace rémanente de ces violences dans le présent : de quelle manière votre personnage s’en souvient ou au contraire évite le sujet, s’il traite ces faits à la légère ou s’il est miné par l’angoisse, parlez-nous d’émotions, d’impulsions actuelles, etc.
3. La singularité
Le 3ème principe nous invite à sortir des généralisations. Il s’agit du principe de singularité. C’est l’idée que chaque situation, chaque champ est unique. Même si nous sommes souvent tenté(e)s de plaquer des théories, des lois générales sur la réalité.
Dans un roman, cela nous incite à ne pas “structurer la réalité” trop prématurément avec des généralisations. Mais, au contraire, à prendre le temps de déplier l’expérience spécifique de notre protagoniste.
À plonger dans la singularité de son vécu. Et à exposer notre point de vue personnel sur le thème de notre histoire.
4. Le processus changeant
Le 4ème principe insiste sur la dimension provisoire de toute expérience. C’est le principe de processus changeant du champ. « On ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière ». Je le vois comme un mantra d’écrivain, puisque tout roman raconte un cheminement, une transformation.
5. Le possible rapport pertinent
Pour finir, le 5ème principe me semble intéressant à exploiter pour créer de fausses pistes dans un manuscrit. Il s’agit du principe d’un possible rapport pertinent. Pour faire simple : aucune partie du champ ne doit être exclue a priori quand on recherche un sens.
Le protagoniste tousse ? On entend un bruit de moteur au-dehors ? Un personnage émet une hypothèse dans un dialogue, l’air de rien ? Tout est potentiellement pertinent, même ce qui nous semble secondaire, insignifiant.
Cela fait notamment écho, en dramaturgie, à la notion de “hareng rouge”, ce procédé narratif qui consiste à détourner l’attention du lectorat avec un élément très voyant, tapageur. Tout en dissimulant les choses importantes sous des aspects anodins.
C’est également une invitation à faire feu de tout bois, pour écrire. À questionner les détails, les non-dits, les routines, les automatismes, tout ce qui, souvent, dans la vie est pris pour acquis.
Et à nous ouvrir à l’ensemble du champ, sans rien exclure d’emblée.
Un célèbre aphorisme philosophique dit : “La carte n’est pas le territoire”. Il me semble que c’est une phrase à garder en tête quand on écrit. En tant que romancier(e), nous partons d’un territoire, d’un thème parfois déjà creusé auparavant en littérature, d’une histoire à raconter, riche de mille possibilités, et nous dressons notre propre cartographie.
Notre carte singulière. En sélectionnant ou en écartant certains éléments, en choisissant des angles de vues, un rythme, une narration, une voix, etc. Et les 5 principes de la théorie du champ peuvent nous soutenir dans ce travail singulier de géographe… 😊
Voilà pour mes réflexions du moment, à l’aube de l’écriture de mon huitième roman…
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.