Rendre le décor vivant : la méthode des notes sensibles

La semaine dernière, je me suis rendue à Paris. J’ai pris une journée pour flâner sur les lieux de mon prochain roman. Assister à une visite guidée d’un site historique. Afin de m’imprégner du décor, d’ouvrir des pistes de réflexion.

Les lieux. Le paysage. Le décor (chacun des endroits où se déroule l’histoire, le cadre de chaque scène). Que vous inspirent ces trois mots, en tant qu’auteur(e), First name ? Ce ne sont pas toujours ceux que nous préférons.

Ils peuvent paraître synonymes de descriptions fastidieuses, de passage obligé, de ruptures de rythme dans le récit. J’ai moi-même ces inquiétudes-là en tête, c’est la raison pour laquelle j’ai, depuis mon premier roman, essayé d’aborder ce thème sous des angles ludiques.

À Paris, j’ai dû sembler un peu étrange aux membres de mon groupe de visite. 😊

J’ai pris des pages et des pages de notes, même lorsque le guide ne parlait pas. Et photographié toutes sortes de détails, des pavés aux portes en passant par les feuilles mortes. Ma méthode consiste à prendre ce que j’appelle des notes sensibles.

Les « impressions sensibles »

Les impressions sensibles, c’est une expression qu’on utilise souvent en Gestalt-thérapie. Lorsque j’étais étudiante-thérapeute, les formateurs l’employaient régulièrement. Lorsqu’ils distribuaient un texte théorique, par exemple, ils nous disaient : donnez-nous vos impressions sensibles.

L’idée princeps, c’est d’être attentif à nos éprouvés, à tout ce qui nous traverse au cours de la lecture. Ne pas se centrer uniquement sur le contenu, le fond, mais aussi sur la forme.

Sur le “comment”, en sus du “quoi”. Que ressens-je avec ce papier, l’encre, la disposition des mots ? Éprouvé-je de l’enthousiasme, de l’ennui, un sentiment de résonance ? Par quelles pensées suis-je habité(e) en parcourant le texte ?

Décrire depuis le champ du personnage

En matière de décor, de lieux, dans un roman, on peut réfléchir de la même manière. Se dire que l’enjeu n’est pas uniquement de décrire des formes inertes. Avec un œil neutre, une plume factuelle, journalistique.

Il s’agit plutôt, à mon sens, de montrer une vision singulière du paysage. La façon dont il est perçu, ressenti par le narrateur, la narratrice ou un personnage. En intégrant la dimension de contact, d’interaction, entre les lieux et les individus.

C’est ainsi que j’interprète l’idée de “rendre le décor vivant” suggérée par Elizabeth Georges et reprise par d’autres auteurs et scénaristes.

Je vais vous donner un exemple pour que ce soit plus concret, mais avant cela, j’aimerais évoquer une autre notion théorique de psychothérapie, dont je vous ai déjà parlé (si vous êtes abonné(e) depuis quelque temps à mes newsletters).

Le concept de champ. Le champ, c’est ce qui se déploie entre un organisme et son environnement. Nous avons chacun notre champ. Il n’existe pas de champ commun, car même lorsque deux individus sont dans le même lieu, dans la même situation, ils n’ont pas le même champ visuel, pas les mêmes ressentis, pas la même relation avec leur environnement, et bien sûr pas le même corps, etc.

Voilà pourquoi, pour ma part, je trouve plus intéressant de restituer, lorsque je décris un décor, la singularité du champ de mon personnage, plutôt que de tenter une sorte de description d’ordre “universelle”.

Voici, par exemple, une brève description tirée de mon roman “Psy, jeûne et randonnée”, alors que mon héroïne, Angela, se trouve sur une plage à marée basse.

Je me tiens penchée au-dessus d’une petite mare. J’observe le fond, le sable fin piqueté par endroits de vase noire, les algues qui ondulent sous le soleil vif, minuscules efflorescences vertes, grappes cotonneuses, et plus loin, d’autres semblables à des tagliatelles brunes ou de grosses batavias, façon jardin japonais aquatique.

À ce moment du livre, j’aurais pu simplement décrire la taille de la plage, la météo, la couleur du ciel. Façon oeil de caméra. Mais j’ai préféré zoomer sur un détail. En résonance avec ce que vit mon personnage, qui se penche pour la première fois sur les flaques de sa vie intérieure.

Et voit de la nourriture partout, parce qu’elle est en plein stage de jeûne. 😉

Vous le voyez, toute description d’un lieu, d’un décor, est aussi affaire de situation. De circonstances. C’est pourquoi je trouve qu’il est intéressant de prendre des notes sur un lieu (ou de l’imaginer, s’il est fictif), à la fois à partir de nous-mêmes, et à partir de notre personnage.

La carte de l’exploration esthétique

Très concrètement, lorsque je prends des notes sensibles sur un décor, j’ai en tête la “carte de l’exploration esthétique” modélisée par la thérapeute Viviana Valdès Teja. Qui comprend en tout premier lieu les sensations, à savoir :

  • Tout ce que nous captons par nos 5 sens, mais aussi
  • L’intéroception (sens de la condition interne du corps, qui englobe les ressentis de mouvements, d’équilibre, de posture, les sensations issues des organes)
  • Les sensations “interpersonnelles”, qui naissent avec la présence des autres (on parle aussi d’intercorporalité).

Puis, les affects (émotions et sentiments) Les images (souvenirs, imaginaire…). Les comportements volontaires et involontaires. Les significations qui émergent (liées à nos croyances, pensées, valeurs).

Les résonances avec l’environnement.

Si l’on apprend à développer son vocabulaire, sa capacité à ressentir dans chacun de ces domaines, on obtient un “matériau littéraire” très riche. Crispé, vibrant, saillant, agile, vertical, déséquilibré, fluctuant, tiède, rêche, engourdi, étincelant, attiré, familier…

Rien qu’avec les adjectifs, la gamme des possibilités est déjà vaste.

L’idée est vraiment de sortir des sentiers battus, des généralités, pour entrer dans le point de vue sensible du personnage (et le vôtre !). C’est assez voisin d’une approche poétique du monde…

Et c’est plus enthousiasmant qu’une description factuelle et fade, non ?

Je vous souhaite un très bon week-end et vous dis à la semaine prochaine,

PS : Vous l’avez peut-être remarqué, mes e-mails privés changent de nom, cette newsletter est désormais baptisée « Le Lab », car je la vois comme un partage hebdomadaire, avec vous, de mon petit laboratoire d’écriture créative.

J’en profite pour vous remercier pour votre fidélité, First name, car je suis aussi très nourrie par ma « communauté » d’abonné(e)s. 😊


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.