3 tue-l’amour pour les éditeurs

Beaucoup de personnes rêvent d’être publiées. Mais sans le savoir, elles se tirent une balle dans le pied dès le départ avec leur manuscrit. En sombrant dans des écueils classiques. Aujourd’hui, en appui sur mon expérience d’autrice publiée, je vous propose d’explorer trois de ces tue-l’amour pour les éditeurs.

1. L’arc plat

Le premier tue-l’amour, c’est l’arc plat. Mon éditrice chez Eyrolles me l’a dit textuellement à plusieurs reprises : « en tant qu’éditeur, on n’aime pas les arcs plats ». L’arc trajectoriel, dans un roman, c’est la ligne de transformation, d’évolution psychologique du personnage.

Cet arc peut être positif, le personnage a connu une croissance, il s’est bonifié sur le plan personnel et relationnel. Il peut être négatif, lorsqu’à l’inverse, la fin de l’histoire prend la forme d’une chute tragique pour le protagoniste.

Il peut aussi être plat. Pour savoir si votre arc trajectoriel est plat, c’est simple, vous n’avez qu’une seule question à vous poser : « Le personnage est-il capable, en fin de roman, d’accomplir quelque chose qu’il n’était pas capable d’accomplir au départ ? ».

Si la réponse est non, c’est que votre arc est plat. Le protagoniste n’a pas changé. Il n’a pas été affecté, transformé par les événements. En Gestalt-thérapie, on parlerait d’égotisme (terme qui n’a rien à voir avec le mot “égoïsme”).

L’égotisme est un processus qui se définit ainsi : alors que la personne a connu un contact riche avec les autres ou son environnement, qu’elle a vécu des événements bouleversants, avec un engagement puissant dans la situation, elle conclut la séquence par un retrait, un repli sur elle-même, sans assimiler la nouveauté, sans évoluer, donc.

C’est typiquement un(e) patient(e) qui traverse une tempête émotionnelle, des prises de conscience fortes, bouleversantes, au cours d’une séance, et qui termine l’heure en disant : « il ne s’est rien passé », « ça ne change rien ».

(Et il n’y a, bien sûr, aucun jugement à porter sur ce phénomène. Le plus souvent, c’est juste que la nouveauté vécue n’est pas assimilable, pour le moment. Elle est trop intense, elle représente une marche d’escalier trop haute à franchir.)

Si votre arc trajectoriel est plat, vous pouvez vous poser les questions suivantes :

Vous êtes-vous borné(e) à la description des événements, des péripéties, sans plonger plus profondément dans les arcanes psychologiques de l’histoire ? En quoi, et pourquoi, la nouveauté amenée par lesdits événements est-elle “inassimilable” pour votre personnage, ce qui le conduit vers une forme d’égotisme ?

Avez-vous suffisamment donné accès aux émotions, aux pensées, à la vie intérieure du personnage, dans une dynamique de contact avec le monde ? (Que ressent-il ? Que vit-il ? Comment est-il affecté par ce qui se passe ?).

Comment pourriez-vous décrire, nommer la transformation psychologique vécue par votre personnage, et quel chemin pourriez-vous tracer pour la déployer sous le regard de votre lectorat ?

2. La forme autobiographique

Deuxième tue-l’amour : l’autobiographie. La première fois que je suis allée chez Albin Michel, mon éditrice m’a montré le bureau des manuscrits. « On en reçoit 6000 par an, on en refuse 5998 », m’a-t-elle expliqué.

Puis elle a ajouté, en guise de justification : « une grande partie d’entre eux sont des autobiographies ». Elle n’a rien dit de plus, ce qui m’a semblé très éclairant. Pour beaucoup d’éditeurs, une forme autobiographique est, d’emblée, un motif de refus.

Sous-entendu : cela n’intéresse pas les lectrices et les lecteurs. Et je crois que tout l’enjeu se situe sur ce plan : l’intérêt. Autrement dit les forces qui poussent le lectorat vers l’avant dans le texte.

Au fond, nous mettons toutes et tous, toujours, beaucoup de nous-mêmes dans nos romans. Nos livres sont souvent l’occasion de raconter, sous couvert de fiction, des blessures, des leçons de vie, des traumatismes que nous avons traversés.

Ils sont les vecteurs d’une vision du monde : la nôtre. Et je crois qu’il est vraiment possible de concilier une forme narrative voisine de l’autobiographie avec une structure captivante.

Si certains aspects de votre roman sont proches de votre vécu, je pense qu’il est primordial, encore plus que d’ordinaire, de vous questionner sur la manière dont vous racontez les choses.

Sur la forme, plus que sur le fond, le contenu. Le « comment », beaucoup plus que le « quoi ». Avez-vous structuré l’intrigue de manière à façonner une montée de tension narrative ? Avec un élément perturbateur, un point médian, des noeuds dramatiques, un climax ?

Avez-vous joué sur le mystère, la curiosité, le suspense, l’anticipation, la surprise ? Vos personnages sont-ils attachants ? Les conflits narratifs, les obstacles, les enjeux sont-ils suffisamment puissants ? Universels ?

Sont-ils susceptibles de générer des résonances affectives chez votre lectorat ? De l’identification, de l’empathie ? Gagneriez-vous, par endroits, à prendre un peu plus de distance avec votre biographie, de manière à servir l’intrigue et l’arc du personnage ?

3. Un premier chapitre raté

Troisième tue-l’amour : un premier chapitre raté

On entend parfois des rumeurs selon lesquelles les éditeurs ne liraient pas les manuscrits. C’est archi faux. Les maisons d’édition sont en permanence en recherche de nouveaux auteur(e)s, de « la perle » envoyée par la poste.

Tous les manuscrits, sans exception, sont donc ouverts et feuilletés à l’arrivée. Mais parfois (souvent), l’éditrice ou l’éditeur ne va pas au-delà du premier chapitre. Parce que ce dernier est d’emblée rédhibitoire.

C’est extrêmement fréquent. Malheureusement. Les problèmes typiques sont les suivants : un manque de clarté, un manque d’accroche initiale, une surcharge d’information, un premier chapitre trop descriptif ou explicatif.

En début de roman, votre lectorat n’est pas encore acquis à votre cause, il a besoin d’entrer dans votre histoire. Pour ce faire, il faut veiller à éveiller sa curiosité plutôt que l’ensevelir sous une montagne d’informations indigestes.

Si vous sentez que votre premier chapitre n’est pas satisfaisant, vous pouvez le reprendre en tentant un petit exercice : Supprimer TOUT ce qui est de l’ordre d’une explication, d’une information exposée telle qu’elle.

Resserrer le texte uniquement autour de l’action, du conflit narratif. Et voir ce que cela donne.

Souvenez-vous qu’en début de roman, tout ce qui peut attendre doit attendre. D’ailleurs, les informations manquantes sont du pain béni pour susciter l’intérêt des lecteurs et lectrices.

Je dis souvent qu’un premier chapitre est comme une rencontre, dans la vie. L’autre, en face de nous, n’est pas immédiatement accessible tel un livre ouvert. Une foule d’informations nous sont encore inconnues.

Pour autant, cela ne nous empêche pas de vivre une situation avec lui. De commencer à faire connaissance. De sentir certaines choses par l’intermédiaire de détails, d’éléments non verbaux, d’indices dans la conversation ou dans les actes de cette personne.

Ce qui nous rend curieux de la suite… Voilà pour aujourd’hui !


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