Quand on est touché(e) par un syndrome de la page blanche,
on prend souvent le problème à l’envers. On reste collé(e) au sentiment de vide. On tente d’initier un mouvement créatif depuis ce désert-là. Le nez dans le guidon, sans commencer par prendre conscience de la matière littéraire dont nous “disposons”.
J’aimerais vous parler d’une manière d’envisager les choses que je trouve intéressante.
Renverser l’angle de vue
J’en reviens à l’idée évoquée ci-dessus. Il s’agit de renverser l’angle de vue. Je vous propose d’abord, quand vous vous sentez bloqué(e), de revenir au réel. À votre vie à vous, hors de votre livre.
Éloignez-vous de votre page blanche. Imaginez que vous prenez de la hauteur. Et que vous planez au-dessus du monde. Jusque dans l’espace s’il le faut. De là, songez à tout ce qui est présent, sous vos yeux.
Au système solaire, à la Terre, au climat. Aux océans, aux reliefs, à l’astronomie. Aux animaux, à la végétation. Aux milliards de relations en train de se tisser entre les milliards d’êtres vivants dans le monde, à chaque instant.
Aux cultures, aux inconscients, aux symboles. Aux pensées, aux comportements, aux actions, aux émotions de chacun(e).
Je suis sûre que bien d’autres idées vous viennent à l’esprit. Pour ajouter des items à cette liste. Et décrire ce que la thérapeute et anthropologue Viviana Valdès Teja appelle “l’expérience insaisissable”.
“Ce processus continu d’interrelations, co-créé par tous les êtres qui habitent le monde, et le monde lui-même”. Processus qui nous dépasse. Tant il est multidimensionnel et sans cesse mouvant.
Maintenant, je vous propose de vous rapprocher un peu de votre feuille. Et de sentir combien le monde et les situations de votre roman sont, eux aussi, sous-tendus par cette expérience insaisissable.
Des milliers de variables configurent chaque situation dans la vie, comme dans votre histoire. Cela génère une foule de choses que l’on peut potentiellement raconter. D’angles d’abord possibles.
Le matériau littéraire est là. Abondant.
Lorsqu’on pense de cette manière, en dézoomant, on se rend compte qu’écrire une scène consiste à prélever un fragment de ce phénomène. À basculer de l’expérience insaisissable, qui, elle, ne peut être saisie par le langage, puisqu’elle est régie par un nombre de facteurs infini, vers une expérience subjective.
Cette expérience-là inclut le point de vue, le filtre du personnage. Elle passe par son corps, sa conscience. Elle contient aussi “l’expérience accumulée” (ainsi nommée par V. Valdès-Teja).
C’est-à-dire ce que le personnage a conservé, accumulé de ses expériences précédentes. Des souvenirs, des repères, des préférences, des schémas relationnels parfois répétitifs, etc.
Le syndrome du flou
Le syndrome de la page blanche est souvent, en premier lieu, un “syndrome du flou”. L’auteur(e) a peu d’idée quant aux composantes de la scène qu’il souhaite raconter. Ou une idée très vague.
Voilà pourquoi prendre conscience de la vastitude de l’expérience insaisissable est intéressant. Plutôt que tenter de créer depuis le vide, il s’agit de laisser se déployer un immense arbre des possibles.
Puis de “ratisser le fond”. Pour faire émerger certaines données de l’expérience, telles que : Les personnages en présence. Les actions du protagoniste. Le tissage du thème du livre, à cette étape du récit.
Des éléments des lieux, du décor. Les relations, les situations de conflit narratif. Entre autres choses.
Ratisser le fond, puis mettre en forme
À ce stade, il faut planer encore un peu. 😉
Rester au-dessus de votre histoire pour puiser profondément dans l’expérience insaisissable de votre roman. Ensuite seulement, vous pourrez vous rapprocher. Et voir de quelle manière mettre en forme le matériau récolté.
D’abord sur le fond. En sélectionnant les événements que vous voulez ou devez raconter. En Gestalt-thérapie, on parlerait de “ce qui fait figure, sur le fond”. Et en mettant les péripéties de l’histoire au service de l’arc trajectoriel du personnage.
Avec habileté. Ensuite sur la forme. Le “comment”, après le “quoi”. En créant des modalités narratives captivantes. En variant le rythme et les registres.
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.