Aujourd’hui je vous propose un petit jeu des différences. En regardant ensemble des extraits de romans. Plus précisément des débuts de scènes. Que nous comparerons. Commençons avec un premier extrait. Il s’agit du début d’une scène au coeur du roman “Juste avant le bonheur” d’Agnès Ledig :
L’enfant est sage, sa mère ingénieuse pour lui trouver des occupations. Ils jouent à chercher les châteaux d’eau au sommet des collines, ou à compter les camions qu’ils dépassent sur la voie de droite. Julie raconte des histoires improvisées en fonction du paysage.
Vous pouvez, ici, essayer d’observer ce que ces deux phrases suscitent en vous, vos sensations en les lisant.
Regardons maintenant d’autres courts extraits, toujours des débuts de scènes.
Le premier est issu du roman “Les possibles” de Virginie Grimaldi. Nous sommes vendredi, il est près de vingt-deux heures, Charlie dort, et je viens de rentrer de mon footing. Dans la liste de mes envies, recevoir les amis de mon père arrive dernier, juste après l’épilation du maillot.
Le deuxième, de “Demain est un autre jour” de Lori Nelson Spielman : C’est vendredi après-midi et j’ai volontairement placé le cours de Peter en fin de journée, sachant avec quelle facilité il peut prendre en otage ma bonne humeur.
Là aussi, regardez de quelle manière vous êtes mobilisé(e) en lisant ces paragraphes.
Terminons avec un début de scène tiré de mon livre “Le début des haricots” : Je m’apprête à composer son numéro lorsque des cris venant de la salle à manger m’interrompent. Quelqu’un appelle au secours. Je cours à toute vitesse, j’entre dans la pièce, je jette mon sac à main sur une chaise.
Commencer sur un conflit narratif
Vous le voyez : entre l’extrait du roman d’Agnès Ledig et les trois autres, la différence tient à l’inconfort du personnage, ou au sentiment d’urgence dans la situation. Julie et son fils vivent un moment doux, calme, sans remous.
Et le lectorat n’est pas mobilisé émotionnellement par l’anticipation.
Dans les extraits suivants, par contre, nous sommes tout de suite aimantés par une forme de déséquilibre. Un conflit narratif. Les personnages de Virginie Grimaldi et de LN Spielman se retrouvent en présence de personnes qu’ils n’ont pas du tout envie de côtoyer. Et cela suscite immédiatement le désir de savoir ce qui va se passer, comment les choses vont se résoudre (ou pas).
Nous sommes curieux des conflits et de leur issue. Commencer votre scène sur un sentiment d’inconfort ou d’urgence est une manière très efficace de captiver votre lectorat. Bien sûr, il ne s’agit pas de procéder systématiquement ainsi.
Parfois, vos lectrices et lecteurs ont aussi besoin de souffler. Mais si vous démarrez toutes vos scènes avec un personnage tranquille, qui sifflote en sirotant son café, ce n’est pas idéal.
C’est peut-être également le signe que vous entrez trop tôt dans la scène, un travers fréquent en écriture. Vous pouvez alors tenter de supprimer le début de votre texte, ce moment où votre personnage est détendu, avant qu’un souci n’arrive, pour commencer d’emblée sur l’amorce d’un conflit narratif, et voir si vous gagnez en dynamisme, en tension narrative.
Ce sera probablement le cas !
Continuons notre petite exploration avec deux autres extraits. Le premier est issu de “Alors c’est bien” de Clémentine Mélois. Pour se rendre au cimetière, on prend la route cabossée qui mène au plateau. De part et d’autre, des hectares et des hectares de cultures intensives de betteraves à sucre ou de pommes de terre à chips. Le paysage, en été, est beau comme un tableau.
Je précise ici que la mention du cimetière n’est pas une surprise pour le lectorat. Nous savons que le père de la narratrice est décédé, que la famille va s’y rendre.
Basculons maintenant sur le début du roman “Jour de ressac” de Maylis de Kérangal : J’ai reçu l’appel vers quatorze heures, je venais de rentrer, j’avais encore mon manteau sur le dos et mon sac contre la hanche […]
On apprend juste en dessous qu’il s’agit d’un appel du commissariat suite à la découverte d’un cadavre non identifié. L’héroïne dit alors: Je suis allée m’étendre sur le divan du salon, les pieds surélevés, le souffle court, toujours en manteau. Oppressée comme si un enfant de cinq ans s’était assis sur ma poitrine. Le corps d’un homme.
Commencer sur une question narrative
La différence entre ces deux extraits, c’est la présence d’une question narrative forte. Dans la scène du roman de M. De Kérangal, nous nous demandons immédiatement : “qu’est-ce que cet appel ?”, puis “qui est cet homme, pourquoi est-il décédé, quel était son rapport avec l’héroïne ?”.
Lorsque vous commencez ainsi, par une question narrative, vous créez chez votre lectorat l’envie d’aller plus loin. Cela peut se faire de manière très simple. Voyez, par exemple, cette première phrase dans une scène du recueil “Trop sensibles” de Marie Desplechin :
En vérité, j’attends le mois de mai avec impatience. Immédiatement, nous nous demandons : pourquoi ? Que va-t-il se passer au mois de mai ? Là aussi, débuter une scène sur une question narrative est un procédé très utile pour faire avancer l’intrigue, le roman, et donc pousser votre lectorat vers l’avant dans le texte.
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.