Que ressentez-vous quand vous lisez ce pitch ?
Isabelle Spellman travaille dans l’agence de détectives privés de sa famille. Entre deux enquêtes, elle tente tant bien que mal de mener sa vie. Mais les choses se compliquent quand elle décide de quitter le cocon familial.
Bon. Comment dire ? Ce n’est pas catastrophique. Mais ce n’est pas non plus la quatrième de couverture du siècle. Une détective, une famille, des enquêtes, des complications… une trame déjà vue mille fois ailleurs.
Au sein de ces quelques lignes, rien ne pique votre curiosité. Vous n’êtes probablement pas saisi(e) d’une envie furieuse de découvrir la suite. Pourquoi ? Parce qu’aucun ton particulier ne se dégage de ce résumé.
On ne perçoit pas d’univers original ni de promesse émotionnelle.
Rien d’excitant ne surnage.
Pour autant, l’idée en elle-même n’est pas complètement mauvaise. Une histoire de détectives privés, et de femme détective, caractéristique un peu détonante en matière de polar, cela pourrait être intrigant.
Il manque simplement des éléments singuliers, enthousiasmants. Qui feraient naître en nous, à la lecture du pitch, une arborescence de résonances. La piste est encore inaboutie. C’est une amorce plus qu’une véritable idée d’histoire.
Amorce qui n’aurait, à mon avis, pas l’envergure nécessaire pour porter un roman complet.
Ajouter un ingrédient : le retournement
À présent, imaginez que je reformule les choses ainsi, en modifiant un peu la forme et en ajoutant juste un ingrédient : Nom : Isabel (Izzy) Spellman
Âge : 28 ans
Profession : détective privé (San Francisco) Passe-temps : fouiller les comptes en banque de ses futurs ex
Caractéristique principale : se méfie de tous les Spellman
Qui pourrait résister aux Spellman, la famille la plus sérieusement fêlée de la côte Ouest ? Certainement pas leur fille, Izzy, associée et néanmoins suspecte. Car pour ces détectives nés, rien n’est plus excitant que d’espionner, filer, faire chanter… les autres Spellman.
Vous le constatez : soudain l’idée décolle. Avec cette forme nouvelle, façon fiche d’interrogatoire. Et surtout via un simple ajout. Sous la forme d’un retournement dans la situation : Izzy, la détective, est elle-même espionnée par sa propre famille.
Et espionne ses proches, réciproquement
Ce nouvel élément pose d’emblée une ambiance. Il surprend, il nous promet un ton, un univers, une atmosphère décalée, un voyage émotionnel.
Une agence de détectives privés familiale dans laquelle tout le monde enquête sur tout le monde. C’est un pas de côté drôle, inattendu, et immédiatement parlant. D’un coup, vous commencez à imaginer quelques scènes.
Un dîner de famille loufoque. Une petite sœur accro aux filatures. Des différends familiaux réglés à coup d’espionnage et de mise sur écoute. Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais pour ma part, cela me donne vraiment envie d’en lire plus.
L’idée se mue en promesse d’histoire.
Ajouter de la profondeur
Continuons en ajoutant un autre ingrédient, dans l’esprit du pitch fade, mais en plus singulier : Quand ses parents chargent sa petite sœur de la filer pour découvrir l’identité de son nouveau petit ami, c’en est trop : Izzy décide de quitter l’agence familiale.
Vous le voyez : en une phrase, on bascule vers une strate nouvelle, plus profonde. Il est question ici de besoin d’émancipation familiale, de désir d’autonomie, de comportements intrusifs, d’intimité.
On subodore également des histoires de conflits de loyauté.
Une kyrielle de thèmes universels, même traités dans un contexte farfelu.
Amenons un ultime ingrédient : Mais avant de partir, il lui reste une dernière affaire à résoudre… une mystérieuse disparition vieille de quinze ans. Avec cette conclusion, à la promesse d’une comédie familiale déjantée s’ajoute celle d’une véritable enquête, dans le respect des codes du polar.
Une fusion des genres susceptible d’apporter du poids narratif à l’intrigue et de nouveaux enjeux.
Si l’on compare le tout au premier pitch, trop plat, le contraste est flagrant : on est passé d’un résumé flou et déjà-vu, à une promesse narrative précise, originale et enthousiasmante.
Sans ajouter d’explosion ou de meurtre, sans surcharger l’intrigue d’événements extraordinaires. Juste en clarifiant l’angle de vue, en créant une dynamique forte, un concept excitant.
Le résultat : « Spellman et associés »
Cette quatrième de couverture, c’est celle du livre de Lisa Lutz, Spellman et associés. (Le premier d’une série que j’adore et que je vous recommande chaudement).
Un roman qui combine l’univers du polar et celui de la comédie familiale, et qui pose dès sa prémisse une promesse claire : de l’humour, du rythme, une héroïne futée et une famille en roue libre.
Je vous le disais hier, et cet exemple le montre bien, à mon sens : une bonne idée de roman ne tombe pas du ciel, toute manufacturée. Elle se façonne consciemment, à l’aune de critères précis.
Un processus qui nécessite un travail minutieux, une longue phase de maturation.
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.