En ce moment j’écris un nouveau roman. Et cela me plonge dans des labyrinthes de réflexions, de souvenirs, d’associations d’idées. À la limite de la transe hypnotique, parfois. 😅
(Vous devez connaître ça, ce moment où vous ne vous rappelez plus du tout ce que vous venez de faire durant les 5 dernières minutes, parce que vous songiez en même temps à votre chapitre en cours ou à vos personnages).
C’est un état que j’aime beaucoup, parce qu’il est stimulant, vivifiant. Parce qu’il me fait vraiment sentir combien l’écriture est un processus, une expérience sensible. Dans laquelle on chemine même hors de notre manuscrit, tant notre histoire peut parfois nous habiter (nous hanter ?).
Cette semaine, au beau milieu de mes labyrinthes, j’ai pensé à une chose : À l’attention que je porte au sens des mots quand j’écris. Le terme “sens” étant ici à entendre de façon élargie.
Je vais vous expliquer ça en détail, avec un exemple parlant (un extrait de roman). Car je me suis dit que mes réflexions sur ce sujet pourraient peut-être vous être utiles, à vous aussi.
En Gestalt-thérapie, on accorde beaucoup d’importance aux définitions. Parce que le vocabulaire du corpus théorique est rempli de termes qui appartiennent également au langage commun, ou à d’autres disciplines en sciences humaines.
Contact, champ, figure, esthétique, personnalité… Autant de mots essentiels dans la théorie gestaltiste. Qui ont dans ce cadre un sens très particulier, spécifique. Différent de celui du quotidien ou de la psychanalyse.
La signification du terme sens, ici, c’est la “définition issue du dictionnaire”. Une base incontournable en écriture, autant qu’en thérapie. C’est l’un des piliers du style : le choix du mot juste.
La précision. (Voilà pourquoi je ne ferme jamais mes dictionnaires du logiciel Antidote quand j’écris ! 😊).
Le sens subjectif des mots
Mais il y a également une strate supplémentaire, qui me semble encore plus importante. C’est celle du sens subjectif des mots. Les résonances particulières, l’écho intime d’un terme ou d’un autre, pour une personne donnée.
Il y a un an et demi, j’ai eu la chance d’assister à un séminaire animé par un grand théoricien de la Gestalt-thérapie. (J’avais eu l’occasion de vous en parler dans cette newsletter que vous pouvez retrouver sur mon blog).
Et au cours des échanges, ce dernier nous a rappelé qu’il était toujours extrêmement important de demander à nos patient(e)s d’expliciter, de déplier le sens qu’ils ou elles donnent aux mots qu’ils emploient.
Plus particulièrement ce qui revient dans leur discours. Leurs mots-clés personnels.
Par exemple, quand une patiente me parle de “liberté”, j’ai à prendre conscience que j’ignore a priori ce que ce terme signifie pour elle. Me parle-t-elle d’indépendance, du droit de choisir, d’absence de contraintes, de solitude, de désobéissance, etc. ?
Est-ce en lien avec sa famille, son métier, une expérience traumatique, un désir brûlant ? Sans explicitation, je ne saurai pas vraiment ce qu’elle évoque. Et c’est important, car dans la vie, nous avons souvent tendance à considérer le sens des mots comme d’emblée commun.
Nous dialoguons parfois sans prendre le temps de comprendre ce qu’un terme recèle pour notre interlocuteur ou notre interlocutrice.
Comment cette personne a-t-elle construit le sens, pour elle, du mot “liberté” ? Comment a-t-il été utilisé dans ses relations précoces ? À quelles constellations de souvenirs l’associe-t-elle.
Quelle texture, quelle coloration a-t-il ? Je pourrais ajouter à cette liste de très nombreuses questions. Qui convergent toutes vers cette conclusion : les mots n’ont pas exactement le même sens pour chacun(e) d’entre nous.
Car nous nos expériences, nos vécus, sont différents les uns des autres. Et car nous n’avons jamais accès à l’expérience d’autrui. L’expérience de l’autre, c’est l’autre qui la vit.
Le constat peut être effrayant. Parce que dans cet écart entre le mot et son sens nait l’idée que nous ne pouvons jamais complètement nous rejoindre. Ou être compris(e) en totalité. Mais en même temps, il me semble que c’est un enjeu vital de la littérature.
Frayer un accès, par l’écrit, à l’expérience d’un(e) autre.
Un exemple : l’affection chez Desplechin
J’aimerais ici prendre un petit exemple. C’est un extrait de “Sans moi”, de Marie Desplechin, qui parle d’affection.
Plutôt que ces quatre phrases, l’autrice aurait pu simplement écrire : “Je l’apprécie vraiment”. Ou encore : “Je l’aime beaucoup”. Mais nous n’aurions pas su, alors, ce que ce mot “amour” ou cette notion d’affection contenaient pour le personnage.
Avec ce paragraphe, nous percevons qu’il est question ici de sensorialité. D’aimer le son de la voix de quelqu’un. De se sentir profondément intéressée par ce qu’il ou elle raconte. Cette affection chasse l’ennui comme le soleil les nuages.
Et vous voyez que cela ne fait pas du tout le même effet qu’un simple “je l’aime beaucoup”.
Déplier les mots-clés du personnage
Au beau milieu de mes labyrinthes, je me suis donc redit combien il me parait important de déplier le sens des mots-clés du personnage dans un roman. De ne pas se borner à les citer comme si leur signification était évidente ou acquise.
Mais plutôt de les expliciter comme on arpente un paysage. C’est une manière puissante de donner accès à l’expérience du personnage. À son monde singulier. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je crois qu’en tant que lectrice, que lecteur, nous adorons découvrir les représentations et les souvenirs que d’autres apposent sur les mots.
Cela génère souvent des résonances fortes. Une vraie richesse pour un roman.
Que je pourrais résumer en : Plus vous définissez, pour un personnage donné, les termes importants qu’il utilise, avec des exemples, des situations vécues, des impressions sensorielles, des croyances, des éprouvés, plus vous donnez accès à un véritable point de vue subjectif, et plus vous permettez en retour à votre lectorat de se positionner intérieurement et de ressentir à son tour.
Voilà pour mes labyrinthes du moment, qui j’espère, sauront ouvrir quelques pistes de réflexion pour vous !
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.