La projection : un levier puissant pour vos personnages

J’ai immédiatement perçu chez elle une forme de sagesse et d’érudition. Il a ce sourire trop froid, celui des gens calculateurs. Dès que je l’ai aperçu à la bibliothèque, j’ai su qu’on était faits l’un pour l’autre.

Il est si insouciant, il n’a pas dû beaucoup souffrir dans sa vie.

Le point commun entre ces 4 phrases, c’est qu’elles formulent toutes ce qu’on appelle en psychologie une projection. Projeter, c’est une chose qui nous arrive à toutes et tous. Un réflexe très humain.

Qu’il peut être intéressant de décortiquer de manière à l’utiliser sciemment dans un roman, au service de l’histoire.

Qu’est-ce que la projection ?

La projection c’est le fait d’attribuer à quelque chose ou quelqu’un d’autre que nous des éléments qui, en réalité, nous appartiennent et nous concernent. Nous allons, par exemple, déclarer que l’atmosphère d’une pièce est étouffante, alors qu’en vérité, c’est nous qui ressentons une oppression.

Et que la pièce n’est pas en cause. Nous allons trouver un homme antipathique au premier regard, en le jugeant de manière hâtive, parce que nous projetons sur lui l’ombre de notre oncle malveillant (auquel cet homme ressemble).

Ou au contraire, nous sentir attiré(e) par une personne sur laquelle nous projetons une image idéale (de parent aimant, de prince charmant, de femme fatale…) alors que nous la connaissons peu.

Et je dis tout cela sans jugement… encore une fois, c’est un processus très humain.

Elle peut aussi consister en un plaquage de vérités préconçues sur une situation. Des préjugés, des clichés, des normes culturelles, des évidences implicites… Sa fiancée est mexicaine, elle doit être chaleureuse et aimer le piment.

Le thérapeute Jacques Blaize utilise la métaphore suivante : « Plutôt que d’être sensible au film que je découvre pour la première fois, je n’ai de cesse de le voir comme tous ceux que j’ai déjà vus et que je connais par cœur : le scénario est toujours le même. »

On pourrait se dire, par exemple, que dans Harry Potter, le professeur Rogue projette sur tous les élèves n’appartenant pas à Serpentard une image négative. Il a à leur sujet un grand nombre de préjugés.

Il ne voit pas la singularité de chacun. On pourrait d’ailleurs dire qu’il ne les voit pas, tout court.

De manière générale, la projection crée une sorte de paravent entre une personne et son environnement. Un écran, un filtre. Et cela empêche ce qu’on appelle en Gestalt-thérapie un véritable “plein contact” avec les autres, l’au-dehors.

Il n’est pas rare qu’une projection survienne lorsqu’il y a de l’angoisse. Au lieu de prendre en compte nos propres difficultés, nous les projetons vers l’extérieur. Jacques Blaize dit à ce sujet que la projection traduit “un mouvement parfois désespéré pour donner du sens à une expérience inassimilable, pour trouver des points de repère”.

Cela peut être une manière de chercher du sens quand nous sommes déroutés. Dans mon premier exemple, il sera plus simple et rassurant de se dire qu’une pièce est étouffante plutôt que de regarder notre propre oppression, si elle se relie à des choses inconfortables.

Projeter pour montrer (Show Don’t Tell)

Si je vous dis tout ça, c’est parce que dans un roman, l’utilisation de la projection est un excellent moyen de manier le show Don’t tell. Ce procédé narratif qui consiste à montrer plutôt que dire.

On pourra, par exemple, distiller les émotions, les sentiments, l’état psychologique du personnage en le projetant sur le décor ou la situation. De la jalousie, de la colère, une profonde tristesse, un état dépressif, un sentiment de flou ou de chaos, une allégresse intense…

Par exemple, avec un personnage qui décrit la maison de sa grand-mère comme hostile et glaciale, parce qu’il nourrit sans se l’avouer de la rancœur à l’égard de cette dernière. Cela peut d’ailleurs se jouer sur des détails, comme je l’ai fait dans cet extrait de ma nouvelle “Allo Socrate, ici Wondermum”, où la mère de famille couve une colère noire depuis que son mari a accepté un poste en Suède contre sa volonté :

“Les enfants ont passé la journée à nous coller des poissons d’avril dans le dos. Je n’étais pas d’humeur. Je vois des saumons partout”.

Semer le désordre dans les relations

La projection peut aussi être un merveilleux moyen de semer le bazar dans les relations interpersonnelles (en tant qu’auteur(e), on adore ça, non ? 😊).

Un exemple typique, c’est celui des tropes de romance “ennemies to lovers”. Si nous créons un héros footballeur et une héroïne mannequin (non, je ne verse pas du tout dans les clichés 🤣), on peut mettre dans la relation :

Du côté du héros, une série de projections négatives sur les mannequins : idiotes, anorexiques, uniquement préoccupées par leur apparence physique… Et dans celle de l’héroïne, une ribambelle de projections négatives sur les footballeurs : crétins, dopés aux anabolisants, uniquement préoccupés par leurs parties de jeu vidéo FIFA…

Le cocktail risque bien de faire des étincelles…

Créer un « faux antagoniste »

Dans le même registre, la projection peut nous servir à créer et entretenir l’image d’un personnage dit “faux antagoniste” : C’est-à-dire un personnage que notre héros/héroïne prend pour un “ennemi” (au sens large du terme) alors qu’il s’agit en réalité d’un allié.

C’est ce que j’ai fait dans mon roman “Le début des haricots” avec le personnage du Dr Sheffield, un ami du père de mon héroïne, Anna. Au début du livre, voici de quelle manière Anna dépeint ce médecin :

« J’ai la réminiscence exacte de l’effet que me fait son sourire huileux. Quelque chose à mi-chemin entre le froid hivernal qui s’infiltre jusqu’à l’os et l’odeur d’une fricassée d’abats persillée. »

Ceci, car elle est persuadée que le Dr Sheffield la juge, et désapprouve son comportement. Elle se rendra compte plus tard qu’il cultive en réalité une grande bienveillance vis-à-vis d’elle.


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