Commençons avec deux questions : Que va faire mon personnage ? Que va-t-il dire ? Ce sont souvent nos premières préoccupations à chaque nouveau début de chapitre ou de scène dans notre roman.
Une manière très classique de procéder. Et aujourd’hui, j’aimerais vous proposer une méthode un peu différente pour vous aider à concevoir les scènes de votre histoire. En appui sur ma pratique de Gestalt-thérapeute (si vous me connaissez peu pour le moment, j’exerce la psychothérapie après avoir été longtemps médecin généraliste, et la théorie de la Gestalt-thérapie colore ma manière d’appréhender l’écriture).
L’angle d’abord que je vous propose, c’est de commencer par penser à votre scène dans son ensemble, avant même de songer à votre protagoniste. Car ce dernier n’est pas un être isolé. Il n’est pas séparé du monde, de son monde.
Il est pris dans une situation qui agit sur lui autant qu’il agit sur elle. C’est le postulat de base de la Gestalt-thérapie : Ce qui est premier est le contact. Nous sommes indissociables, inséparables de notre environnement.
Dans ce point de vue, la vie psychologique n’est pas modélisée par une psyché enfermée à l’intérieur de l’individu (modèle le plus fréquent en psychologie). Mais elle est l’expérience qui se vit en permanence à la “frontière-contact” entre une personne et le monde.
Cet été, j’ai lu plusieurs articles théoriques au sujet d’un concept de Gestalt-thérapie que l’on désigne par l’expression “ça de la situation”. Pour le dire simplement, c’est l’idée que nos envies, nos besoins, nos intentions ne naissent pas dans le vide : ils sont en partie façonnés par la situation, avant même que nous en ayons conscience ou que nous les mettions en mots.
Et j’en ai tiré 5 idées intéressantes pour les écrivains. Qui peuvent vous aider à penser à vos scènes de manière globale avant de les écrire.
Idée 1 : La scène commence avant que vos personnages bougent
C’est le prolongement de ce que je vous disais sur le contact. Votre scène va commencer, mais le contact entre votre personnage et son environnement est déjà là. De ce fait, avant même que votre protagoniste ait une intention cernée, la situation dans laquelle il est plongé oriente déjà ce qui peut émerger.
Je vous donne un exemple pour que ce soit plus clair : Dans mon roman La journée de l’amour et de la lessive, l’un des chapitres met en scène un dîner de famille tendu. Et avant même qu’un mot soit prononcé, j’ai soigneusement choisi les personnes en présence, leurs humeurs, les regards, les non-dits, les rancœurs, le menu (une recette de tofu ratée par le héros, dans une famille peu convaincue par le végétarisme) … afin qu’ils structurent d’emblée le champ des possibles.
Je me suis aussi bien gardée de placer ce dîner dans un endroit neutre, mais j’ai au contraire cherché le lieu le plus susceptible de pousser mon héros dans ses retranchements.
Idée 2 : L’environnement n’est pas un simple décor
L’ambiance. La musique. Les objets qui entourent le protagoniste. Les autres personnages. La météo. La dispute de la veille. Etc. Tout cela influence ce que votre personnage va penser, ressentir et faire, tout au long de la scène.
Souvent, nous avons tendance à concevoir nos scènes depuis l’équation suivante : Un personnage + un objectif + des obstacles. Nous nous centrons alors uniquement sur ce que le personnage fait.
Sur son action au cœur d’un décor inerte. Voire interchangeable.
Si vous travaillez sur la situation de manière globale, vous obtiendrez quelque chose de plus riche. Un récit où la scène en elle-même pousse l’histoire dans une certaine direction.
Pour ma scène de dispute dans La journée de l’amour et de la lessive, je ne me suis pas (seulement) demandé : « Que va faire mon protagoniste ? Que va-t-il dire ? ». Mais j’ai cherché à placer l’ensemble des personnages dans un creuset vivant et riche, propre à mettre le feu aux poudres, en y allant crescendo.
Avec un frère ainé débarquant au repas dans une voiture flambant neuve, pour accentuer les problématiques d’infériorité/supériorité. Un héros mis en retard par un rendez-vous médical imprévu.
La recette de tofu ratée. L’absence de tout personnage soutenant pour mon héros. La montée progressive des tensions chez les uns et les autres. Etc.
Vous voyez ici l’intérêt de songer à la scène entière dès le départ. Parce que cela va vous permettre de créer les conditions propices à l’émergence de ce que vous souhaitez montrer.
Idée 3 : Avant l’intention, arpentons l’indifférencié
“L’indifférencié”, voilà un mot que les théoriciens de la Gestalt-thérapie adorent ! (Et je vous avoue que je l’affectionne moi aussi). C’est un peu le point de départ de toute séance de psychothérapie.
Quand on commence, on ne sait pas trop où l’on va. On se laisse porter, on “ratisse le fond”. On regarde avec la personne “ce qui est là” pour elle, ce qui se présente spontanément. C’est d’ailleurs une compétence primordiale du/de la thérapeute : savoir rester dans l’ouverture.
Se laisser flotter dans cet indifférencié sans chercher à nommer les choses trop vite, à donner du sens trop rapidement, à apaiser une éventuelle angoisse ou à trouver des causalités. On se laisse aller dans une forme d’errance avec la personne, à l’écoute de ce qui se manifeste dans l’instant.
Tout en gardant confiance dans le processus. Nous savons que quelque chose va sourdre, puis s’organiser progressivement. De plus en plus clairement.
Et c’est une idée que vous pouvez garder en tête en commençant votre scène (si cette dernière s’y prête, bien sûr). Pour établir une progression. Vous n’allez pas entrer immédiatement dans le vif du sujet.
Mais plutôt poser des jalons. Partir d’une impression, d’une tension, d’une émotion, d’une phrase. Semer avec finesses différentes pièces de puzzle. Puis, peu à peu, combiner ces éléments afin de faire émerger une intention.
Faire confiance à l’indifférencié initial est aussi un remède salutaire à l’un des travers fréquents des écrivains débutants : l’envie de tout dire et de tout expliquer, trop vite, trop précocement.
Donnez-vous la possibilité de partir d’un moment de flou, et de distiller doucement les informations. Une montée en clarté progressive, qui se resserre ensuite autour d’un objectif ou d’un geste décisif, est un moyen puissant d’entretenir la tension narrative.
Idée 4 : C’est la situation qui fait surgir le passé
Si je continue à creuser le sillon du “ça de la situation”, je peux en venir au passé. Et voir que la montée de tel souvenir précis à l’esprit de mon personnage est aussi reliée à la situation.
Car des souvenirs, ce personnage en a des millions. Mais c’est justement celui-là qui arrive. Alors pourquoi ? Pourquoi ici et maintenant ? En répondant à cette question avant d’écrire, vous évitez le syndrome du “souvenir amené dans le récit juste parce qu’il est nécessaire que le lectorat sache ça là”.
Vous vous calquez sur la vie, puisque tout ce que nous vivons est toujours enraciné dans une expérience sensible.
Une astuce que vous pouvez utiliser, c’est celle de l’élément-déclic. (Ne cherchez pas le terme dans des manuels de narratologie, je viens de l’inventer 😅). Une ambiance, un objet, une personne, une phrase, qui rappelle quelque chose à votre protagoniste.
Soit de manière directe. Soit (et c’est souvent intéressant) sans qu’il s’en rende vraiment compte au départ. Un souvenir qui s’annonce, en filigrane, juste sous la conscience. Présent de façon diffuse.
Restant encore confus. Et soudain vous le faites apparaître. Amené ainsi, il n’aura pas l’air de surgir comme un cheveu sur la soupe.
Idée 5 : La scène est une rencontre vivante
Une bonne scène de roman, ce n’est pas juste “un personnage A rencontre un personnage B”, c’est A + B + la situation créant par leur co-présence quelque chose de nouveau. J’ai eu l’occasion de vous parler de cette idée précedemment, dans l’épisode du Lab sur l’arc-en-ciel, mais je trouvais important de le redire.
La rencontre crée toujours du neuf. Et elle change toujours les personnages, même si c’est de façon minime.
Ce qui me semble utile avec ces idées, c’est le fait qu’en les gardant en tête, vous ne partez plus d’un vide à remplir : vous dévoilez peu à peu un terrain déjà fertile, empli d’éléments interdépendants. Et vous permettez au lecteur de sentir, presque physiquement, ce qui est en jeu.
Voilà pour aujourd’hui !
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.