Le refoulement de vos personnages : le passé dans le présent

Pour ma part, j’ai lu pendant les vacances un très chouette livre de Taylor Stoehr : Ici, maintenant et ensuite : Paul Goodman et les origines de la Gestalt-thérapie.

(Mon mari me taquine en disant qu’en vacances, les gens se détendent en regardant des séries Netflix et moi en lisant des manuels théoriques de 300 pages en police 10😅). J’y ai relevé quelques passages très intéressants pour réfléchir à la psychologie des personnages de fiction.

Notamment un paragraphe sur la notion de refoulement. Et la vision particulière de la Gestalt-thérapie sur ce concept.

Le refoulement, vous en avez probablement déjà entendu parler. En cours de philosophie au lycée, ou au café du coin en mode psychanalyse de comptoir. Pour Sigmund Freud, le refoulement est le mécanisme par lequel des représentations, désirs ou affects inacceptables pour le Moi sont maintenus dans l’Inconscient.

Parce qu’ils sont source de conflit ou d’angoisse. On pourrait dire que la vision freudienne du refoulement se module sous deux angles : Sur une frise chronologique : le refoulement concerne des expériences passées, souvent très anciennes.

Et de façon géologique : le refoulement est une strate enfouie très profondément sous la conscience.

La vision de la Gestalt : ici et maintenant

En Gestalt-thérapie, on raisonne un peu différemment (ce n’est ni mieux ni moins bien, juste différent). En quittant la frise et la géologie, pour se placer uniquement ici et maintenant.

Comme le dit Taylor Soehr : « l’accent est mis sur le moment présent, pas sur le passé enfoui ». Il cite Paul Goodman, un intellectuel américain, l’un des fondateurs de la Gestalt-thérapie :

« On ravale sa colère, on se durcit, on chasse le besoin hors de son esprit. Pourtant, dans la nouvelle situation, l’excitation réprimée douloureuse persiste comme élément du fond. » Autrement dit :

Quand une personne a dû refouler autrefois une émotion ou un besoin important, son élan initial ne disparaît pas. Cet élan (la fameuse « excitation réprimée ») ne se retrouve pas enfoui dans des profondeurs insondables.

Il reste en arrière-plan.

Et cela a deux conséquences : La première, c’est qu’une partie de « l’énergie psychique » de la personne est indisponible. Puisqu’elle est mobilisée pour tenir à distance ce qui a posé problème.

Même si cette personne vieillit, avance, change de situation ou de relations, elle ne peut jamais être complètement disponible. Elle reste en partie entravée par ce qui n’a jamais été reconnu, entendu ou traversé.

Son ajustement au présent sera donc toujours partiel, incomplet. Ce que Goodman formule par : « La figure ne reçoit pas la totalité de l’intérêt ».

La deuxième conséquence, c’est le fait que cette personne n’est pas en pleine possession de ses capacités. Car comme le dit Goodman : on « ne peut pas compter sur les pouvoirs déjà engagés pour maintenir l’excitation réprimée dans le fond ».

Cela appauvrit sa créativité dans le présent.

Un exemple : Lucien

Pour que ce soit plus clair, et pour faire un lien avec les personnages de fiction, je vais prendre un exemple. Celui de mon personnage Lucien, dans La journée de l’amour et de la lessive.

Lucien a été élevé par un père très dur, imprégné de valeurs misogynes et patriarcales.

À 13 ans, Lucien a perdu sa mère, et il a eu à ce moment-là un grand besoin d’empathie, de chaleur humaine, d’écoute émotionnelle. Besoin qu’il a dû ravaler, en s’endurcissant. Mais devenu adulte, dans le temps du roman, ce besoin-là, refoulé, reste bien présent dans le fond.

Lucien dépense beaucoup d’énergie pour continuer à tenir sa sensibilité et ses émotions à distance (c’est la conséquence 1). Il n’est donc jamais complètement disponible à l’expérience présente.

Et dans le même temps, cela le prive d’une intelligence émotionnelle précieuse, dont il aurait notamment besoin pour comprendre ce que vit sa femme (conséquence 2).

Je dis souvent aux auteur(e)s que j’accompagne que doter son personnage de traumatismes ou de blessures psychologiques du passé n’est pas suffisant. Mais qu’il faut tracer une véritable trajectoire d’évolution psychologique.

Et je trouve que c’est précisément ce que la vision de Paul Goodman apporte. L’idée de déplacer le refoulement du passé vers le présent. Le présent narratif, pour nous. Pour nos personnages, le problème n’est pas fondamentalement ce qui s’est passé, mais ce qui continue à consommer de l’énergie maintenant.

En d’autres termes : Ce n’est pas l’enfance traumatique en soi qui est intéressante. C’est ce qu’elle empêche aujourd’hui. Par exemple : nouer des liens profonds, prendre certaines décisions ou certains risques, assumer un désir…

Cela revient à transformer la question : « Qu’est-ce que mon personnage a vécu ? » En : « Qu’est-ce qui reste en suspens, dans le fond, chez lui et continue à parasiter le présent de l’histoire ? »

Relier le refoulement au Midpoint

Et c’est là (oh magie de l’écriture ! ✨😉) que l’on peut rattacher la psychologie à la dramaturgie. Car le Midpoint d’une histoire, son point médian, est précisément un moment de prise de conscience pour le protagoniste.

Et dans le cadre que je vous décris, on peut faire en sorte que cette prise de conscience ramène à la surface ce qui bloquait l’énergie dans le fond. Dissoudre le fameux refoulement.

C’est exactement ce qui se produit pour mon personnage Lucien. Le Midpoint de mon roman met en scène un basculement. Rien de spectaculaire, vu de l’extérieur. Mais une prise de conscience bouleversante intérieurement.

À l’occasion d’un dîner en tête à tête avec sa femme, Lucien commence pour la première fois à percevoir vraiment ce qui se passe pour elle. À remobiliser son intelligence émotionnelle, pourvoyeuse de capacités précieuses.

Il se décolle des représentations patriarcales qui immobilisaient une partie de son énergie. Et ce faisant, redevient plus présent à l’expérience de l’instant. Bien sûr, tout cela ne sort pas de nulle part.

Le rôle de la première moitié du roman est justement de préparer le terrain.

La piste pour votre roman

Voilà donc la piste de réflexion que je vous propose aujourd’hui pour votre roman : Quitter les frises chronologiques et la géologie. En songeant que le passé de votre personnage n’est pas enfoui quelque part dans un passé lointain ou sous vingt strates de terre.

Mais qu’il est toujours présent. Dans le fond. Il se repère dans l’expérience du moment. Là où le personnage n’est pas encore pleinement en contact avec ce qu’il vit. Ici et maintenant.


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.