En ce moment j’écris mon huitième roman. Je suis en environ aux deux-tiers. Et cette semaine, j’ai lu un essai qui a apporté pas mal d’eau à mon moulin. Et m’a donné envie de vous parler d’inspiration, et de syndrome du milieu.
Le syndrome du milieu
Le syndrome du milieu, pour les auteur(e)s, c’est cette difficulté à avancer quand on se trouve en plein milieu du deuxième acte. Commencer tout feu tout flamme, ce n’est en général pas trop compliqué.
Parce que notre idée de départ nous donne des clés, par sa formulation classique : « C’est l’histoire d’une personne qui… puis un jour… ». Ce que l’on peut traduire en : une situation initiale et un élément perturbateur.
Pour la fin, le troisième acte, le mouvement est également fluide, la plupart du temps. Nous savons à quel endroit nous désirons aller. Et de quelle manière notre protagoniste aura évolué.
Mais entre les deux, c’est, d’un coup, moins évident. Il faut prendre le temps de laisser le récit se déployer. Sans aller trop vite, mais sans ventre mou pour autant. Il faut entretenir la tension narrative, continuer à capter l’attention du lectorat, savoir gérer le rythme, et j’en passe.
Toutes choses qui constituent un équilibre à l’alchimie délicate.
La manière la plus fréquente d’aborder les blocages en « Terre du milieu » romanesque, c’est le prisme de la narratologie. En commençant par prendre pour pivot le point médian du roman.
Au cours duquel, classiquement, dans l’arc trajectoriel du protagoniste, il se produit une prise de conscience, qui lui permet de sentir la nature de son besoin profond. Cela ne résout pas ses problèmes, bien sûr, entre la compréhension intellectuelle et la mise en actes concrètes, il y a parfois un fossé, mais c’est tout de même un basculement.
On peut aussi se souvenir que le deuxième acte est le lieu de ce que l’autrice américaine Jessica Brody appelle les « fun and games », c’est-à-dire celui où l’on contente le lectorat en lui donnant ce qu’on lui a promis en quatrième de couverture.
Par exemple : un roadtrip en famille dans Il est grand temps de rallumer les étoiles, un stage de thérapie de groupe dans mon roman Le début des haricots, une plongée au cœur d’un séjour à l’hôpital dans Jours sans faim de Delphine de Vigan.
À cela s’ajoute toute une série de points d’appui possibles, comme songer à ne pas pacifier trop vite les conflits, à laisser des boucles ouvertes, à exploiter autant que possible les personnages secondaires, ou encore à créer une contrainte temporelle (un délai imparti, la fameuse timelock des scénaristes).
Une autre source d’inspiration
Mais ceci étant posé, il existe une autre manière de puiser de l’inspiration quand on se trouve au beau milieu de son manuscrit. Des choses moins évidentes, auxquelles on ne pense pas toujours.
L’essai que j’ai lu ces derniers jours, c’est celui de Blandine Rinkel, La faille, qui vient de paraître au format poche. Je l’avais repéré depuis longtemps, parce qu’il traite d’un thème central dans mon nouveau roman : le rapport à la famille d’origine.
Lorsque je l’ai entamé, j’avais l’idée qu’il m’apporterait des informations supplémentaires sur ce sujet, propres à enrichir la trame de mon histoire. En réalité, il m’a apporté beaucoup plus que cela.
Cet ouvrage m’a permis de faire un point sur son thème, certes, mais il a surtout ouvert pour moi des questionnements, des pistes de réflexion. Une matière en mouvement, que je peux désormais placer et faire se déployer dans le cerveau de mes personnages.
Au passage, j’ai remarqué que je pouvais ralentir un peu le rythme du récit, qui avance tambour battant depuis le premier chapitre, pour plonger dans des éléments plus introspectifs. Je m’appuie, en effet, sur les codes du thriller pour écrire ce roman, et l’essai de Blandine Rinkel m’a apporté un contrepoids salutaire pour varier un peu les formes.
La couverture mentionne une citation du Monde des livres : « D’une splendide liberté ». Et si cette phrase est une appréciation sur le contenu, j’ai réalisé qu’elle faisait aussi écho à ce que j’avais ressenti au fil de la lecture, d’une façon plus large.
L’impression que cet essai ouvrait mon horizon, me donnait la permission d’aller plus loin. D’explorer plus profondément encore le thème que j’ai choisi, sans me réfréner. L’autrice montre le chemin non seulement via le fond, mais aussi par la forme ; elle parle de liberté tout en s’en emparant dans l’écriture.
Dans son dernier chapitre, Blandine Rinkel évoque notamment le trickster, figure mythologique des peuples de l’Est, « une figure chaotique et ambivalente, à la fois bonne et mauvaise, désordonnée et civilisée ».
« Le trickster », dit l’autrice, « c’est celui qu’on n’enferme pas ». Il résiste « aux cases dans lesquelles on aimerait le mettre, il produit de la surprise ». Elle explique aussi qu’il n’y a « pas de morale aux histoires de tricksters, et c’est ce qui les sauve ».
Partant de là, elle termine par une réflexion sur le rôle des récits. Et sur les « histoires qui ne disent pas ce que tu dois penser ou faire, mais rappellent à ta mémoire l’ensemble des métamorphoses possibles ».
Elle cite Jeanette Winterson, qui dit que « raconter une histoire permet d’exercer un contrôle tout en laissant une ouverture », avec l’idée que les silences de cette histoire, cette part que les mots ne peuvent exprimer, « seront entendus par quelqu’un d’autre, pour que l’histoire perdure et soit de nouveau racontée ».
J’ai beaucoup aimé cette image du silence, des trous dans le récit, qui seront repris comme un flambeau par un autre écrivain.
Vous le voyez : j’ai trouvé dans cette lecture bien plus que des idées, des informations ou des pistes narratologiques. Et c’était cela que je souhaitais vous rappeler cette semaine. Que lorsque vous êtes dans une phase de creux avec votre manuscrit, il existe de nombreuses manières de relancer la machine, qui ne se cantonnent pas à l’amélioration du plan, à l’invention de nouveaux rebondissements ou à la bibliographie sur le thème de votre roman.
Parfois, un essai ou un roman peuvent nous donner une permission. La permission de ralentir ou d’accélérer. D’être plus brut(e), plus noir(e), de faire plus simple ou plus complexe. D’aller plus loin, d’être plus créatif(ve), plus libre.
On peut être inspirée(e) du côté narratologique, bien sûr. Mais aussi par un style (celui de Blandine Rinkel est tout à fait percutant), par un rythme, par une forme, une poésie. L’inspiration peut être affective, en rallumant votre désir d’écrire, parfois sans même que vous compreniez pourquoi.
On peut aussi se découvrir l’envie de voler une « contrainte d’écriture », à la manière de celles que l’on donne en atelier d’écriture créative.
L’inspiration, un mouvement intérieur
À l’occasion de cette lecture, je me suis dit qu’avant d’être une somme d’idées ou de techniques, l’inspiration était pour moi un mouvement intérieur. Que je peux d’ailleurs qualifier avec des verbes actifs, de mouvement :
Quelque chose qui ouvre. Qui remet une partie du moteur en marche. Qui déplace des éléments dans mon regard. Qui m’autorise de nouveaux pas.
Si vous vous sentez bloqué(e), chercher des romans, des essais, des films, des séries, des œuvres qui créent de tels mouvements peut être très aidant…
Voilà pour ce que j’avais envie de partager avec vous aujourd’hui.
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.