Le tâtonnement, moteur normal de l’écriture (et des dialogues)

Ces jours-ci, je termine l’écriture du climax de mon prochain roman. Je vois donc la fin du premier jet arriver, et la phase de réécriture se profiler. C’est un manuscrit que j’ai mis longtemps à couver, longtemps à planifier, et longtemps à écrire.

Plus qu’à mon habitude. Notamment parce que, par moments, je me suis sentie freinée au cours du premier jet par une certaine forme de perfectionnisme, l’envie d’écrire des chapitres d’emblée satisfaisants (à mon goût).

Pourtant, je connais par cœur l’adage selon lequel un premier jet n’est qu’un brouillon, par essence inabouti. Cette fameuse citation de l’auteur de fantasy Terry Pratchett, « The first draft is just you telling yourself the story », « le premier jet consiste juste à vous raconter l’histoire à vous-même ».

Mais parfois, ces mantras peuvent me paraître un peu abstraits… surtout quand j’arrive au terme de la rédaction d’une page avec le sentiment qu’elle est bancale de haut en bas. Imparfait, d’accord, mais s’il faut tout effacer pour tout recommencer, on n’est pas sortis de l’auberge… (c’est, en substance, ce qui me passe par la tête).

Bref, j’ai du mal à m’ôter de l’esprit le désir d’écrire une première mouture enthousiasmante (pour moi) sous toutes les coutures.

Le tâtonnement est la règle

Mais il y a quelques mois, j’ai appris quelque chose qui m’a aidée à voir tout cela sous un angle différent. Je participais à un séminaire de formation à la supervision en psychothérapie, et notre formateur nous a expliqué qu’en psychologie humaine, il est démontré que le tâtonnement dans la communication est la règle.

Sa remarque m’a frappée : la règle ! Pas un événement sporadique. Il nous a dit que nous passions beaucoup plus de temps à tâtonner pour nous comprendre qu’à nous rejoindre du premier coup.

En d’autres termes : on tente une phrase, et l’on voit ce qui se produit. On précise ce qu’on vient de dire, on apporte des éclaircissements

On reformule. On vérifie si l’autre a compris. Nos échanges s’inscrivent dans un mécanisme d’ajustement permanent. Avec pour corollaire l’idée que tâtonner en thérapie ou en supervision fait partie du processus, et que notre aptitude à « bien » tâtonner, à être ouvert(e) aux hésitations et aux tentatives est la garante de notre disponibilité dans l’échange.

De retour à la maison, comme je suis curieuse 🧐, j’ai eu envie de creuser un peu le sujet. Et je suis tombée sur une étude du Max Planck Institute for Psycholinguistics. Des chercheurs de cet institut ont analysé des conversations dans douze langues différentes, réparties sur cinq continents.

Leur conclusion est assez stupéfiante : En moyenne, les humains clarifient un malentendu toutes les 90 secondes. Toutes les minutes et demie, quelqu’un dit dans la conversation : – Pardon ?, Qui ?, Où ?, Tu veux dire que… ?

Les scientifiques appellent ça des mécanismes de « repair » : des systèmes de réparation de la communication. Ils en ont identifié trois principaux : la question ouverte (souvent un « hein ? »… sobre mais efficace 😉), la question concrète (qui, quoi, où ? par exemple), et la répétition ou la reformulation.

Et selon ces scientifiques, sans ces micro-réparations permanentes, la communication humaine échouerait constamment.

Tâtonner plutôt qu’échouer

En lisant cette étude, une petite révélation m’est tombée sur la tête comme la foudre sur un sapin. Je me suis dit : mais bien sûr ! (plus qu’en lisant la citation de Terry Pratchett, malgré ses efforts louables pour nous détendre).

Parce que c’est exactement ce que j’ai ressenti, au fil de l’écriture de mes huit romans : l’impression d’un tâtonnement persistant. Laissant par moments temporairement la place à plus de fluidité.

Il me semble que beaucoup d’auteur(e)s procèdent ainsi : avancer, écrire un paragraphe, sentir que ce n’est pas tout à fait ça, clarifier, changer tel mot ou telle structure, avant d’avancer à nouveau, douter, se dire qu’on verra plus tard, avancer, etc.

Et je trouve que penser en termes de tâtonnement plutôt qu’en termes d’imperfection est assez libérateur. Parce qu’on peut alors sortir d’une dichotomie bien/mal, satisfaisant/insatisfaisant,

et se repositionner dans l’expérience en train de se vivre, avec ses incontournables balbutiements. D’ailleurs, je suis toujours très surprise de constater combien, a posteriori, des pages qui me semblaient très inabouties ne nécessitent parfois que de petites retouches pour s’améliorer grandement.

Le tâtonnement dans les dialogues

Cette notion de tâtonnement me paraît aussi précieuse en matière de dialogues. Car l’un des travers des écrivains débutants, c’est de ne vouloir rédiger que des dialogues très fluides. Avec des personnages qui se comprennent immédiatement, qui palabrent sans accrocs.

Or, dans la vie, nous venons de le voir, les conversations sont remplies de micro-ajustements. « Attends, je ne comprends rien. » « Hein, quoi ? » « Mais tu l’as trouvé où ? » Un dialogue crédible n’est pas totalement fluide.

Il est émaillé de clarifications, et par ricochet, de sous-texte. Le sous-texte, c’est l’implicite sous les mots, les choses que les personnages éludent, n’ont pas envie de dire ou d’avouer.

À l’image du monde réel, dans lequel on ne passe pas son temps à se parler à cœur ouvert.

Alors, la prochaine fois que vous aurez le sentiment de tourner autour de ce que vous cherchez lors d’une séance d’écriture,

rappelez-vous que le tâtonnement n’est pas un défaut,

mais le fonctionnement normal de l’intelligence humaine. Si dans toute conversation, nous avons à réparer la compréhension toutes les 90 secondes,

alors votre roman peut bien traverser quelques phases de brouillon. Je trouve d’ailleurs que c’est là l’une des vertus jouissives de la créativité. Si le geste était parfait du premier coup, on s’ennuierait probablement.

Si une heure d’écriture signifiait une heure de fulgurances, nous finirions peut-être par nous lasser… et ce serait dommage !

Voilà pour mes petites réflexions du moment…


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.