Ces jours-ci, dans ma pratique de Gestalt-thérapeute, je me suis fait une réflexion. Je me suis dit que les écrivains et les thérapeutes avaient un point commun. Le besoin d’acquérir une compétence essentielle :
Savoir tolérer les déséquilibres. L’inconfort, les situations inachevées.
Cela peut paraître assez simple, dit ainsi, mais en réalité ça ne l’est (vraiment) pas tant que ça. Et je vais vous montrer des exemples précis dans un roman. Mais je commence avec un détour par la psychothérapie.
En séance, les moments où l’on patauge sont légion. Parfois on se sent perdu(e), dans le flou. Parfois certains problèmes amenés par les patient(e)s sont si vifs que l’on pourrait avoir envie de rassurer tout de suite, d’être dans une recherche de solutions.
Bien sûr, il n’y a pas de feuille de route unique, et par instants une personne peut avoir besoin de réassurance, de contenance. Mais très souvent, aussi, il faut savoir laisser suffisamment de place à l’expression de sa souffrance.
Endurer cette phase où l’on erre ensemble dans des zones douloureuses, sans avoir connaissance, encore, de ce qui va émerger.
« La matière de fond cherchant son écoulement »
Dans son article « Balbutier la situation », la thérapeute Laurence Gateau-Brochard explique qu’elle a constaté que c’est souvent dans l’impasse que la puissance des thèmes d’une situation se révèle.
L’impasse, pour elle, c’est le trouble qui surgit quand quelque chose peine à trouver son chemin. Pas une erreur de parcours, mais un aléa nécessaire. Et elle dit : « C’est au cœur de ces aléas, dans la prise, le saisissement, prenant forme d’impossibilités, d’impuissances, de dissociations, de fascinations, d’interloquements, d’insupportables… « Je ne sais pas quoi faire » « ça n’avance pas, on tourne en rond » « suis-je le bon thérapeute/client pour cette personne ? », que se nichent les forces en présence, la matière de fond cherchant son écoulement. »
« La matière de fond cherchant son écoulement ». Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais pour ma part, j’aime beaucoup cette image. Et je trouve qu’il est intéressant de la garder en tête quand on écrit.
Parce que beaucoup d’autrices et d’auteurs ont du mal, parfois inconsciemment, à créer de gros déséquilibres. Et à les faire perdurer. Je l’ai constaté à maintes reprises en accompagnement individuel.
J’appelle ça le « réflexe de réparation ».
Le « réflexe de réparation » : global et local
Le problème peut se nicher à deux niveaux. À l’échelle globale du roman, tout d’abord. Avec une intrigue dont les obstacles sont trop faibles, aux conséquences chétives. Des enjeux (ce que le personnage a à perdre ou à gagner) insuffisants, qui n’aimantent pas le lectorat.
Et à l’échelle locale, des scènes, ensuite. Par exemple, une dispute entre deux personnes qui retombe comme un soufflé en moins de deux minutes. « Bon d’accord, tu as raison. » Ou une expérience inconfortable que l’on referme quelques phrases à peine après l’avoir entrouverte.
« Je me suis laissé tomber sur une chaise, j’ai pris une profonde respiration et je me suis senti plus serein. » « Elle hésita à appeler sa mère. Mais elle se dit que c’était important et composa le numéro. »
Si l’on prend ces exemples et qu’on tâche, au contraire et consciemment, de les faire flamber comme des crêpes au rhum, vous constaterez que l’expérience de lecture s’en trouve profondément transformée.
Nous serons beaucoup plus en tension si la dispute se prolonge. Si le chapitre se termine en pleine passe d’armes, et que l’un des personnages s’en va en claquant la porte. L’émotion sera plus intense si le protagoniste se laisse tomber sur une chaise et rumine son expérience douloureuse, sans parvenir à s’apaiser.
Notre vécu sera bien différent si l’héroïne hésite à appeler sa mère, récite à voix haute le petit discours qu’elle s’apprête à prononcer, jure, compose le numéro, raccroche avant la première sonnerie, tape un SMS puis l’efface, avant d’aller se coucher.
Dans tous ces cas de figure, le conflit narratif (la situation douloureuse) dure, et reste en suspens. Et vous le constatez : c’est une attention qu’il faut avoir à l’échelle des phrases !
En se demandant systématiquement si l’on n’est pas en train d’émousser des inconforts intéressants.
Pour Laurence Gateau-Brochard, en thérapie, il est important de se dire que le trouble et la confusion que l’on traverse par moments ont du sens. Cela permet de les voir comme des forces à l’oeuvre dans la situation.
Et cela permet aussi d’endurer le séjour dans le chaos.
Quand on écrit, on peut se dire la même chose. Prendre conscience de l’importance cruciale de notre fameuse « matière de fond ». Donc faire en sorte de l’étoffer au maximum. Muscler les enjeux.
Doter nos personnages de contradictions puissantes, d’objectifs difficiles à atteindre. Déverser des bidons d’essence dans leurs brasiers. Et, ceci étant fait, garder à l’esprit l’idée que cette matière doit être bloquée, et « chercher son écoulement ».
(Longtemps, hein ! Pas sur un quart de page. 😉) En aggravant les obstacles. En faisant durer les conflits narratifs, autant que possible et nécessaire.
À vous : observez vos réflexes de réparation
C’est la piste que je vous propose de suivre ces jours-ci : Observer vos réflexes de réparation. Dans les grandes lignes de votre intrigue tout comme dans les détails de vos scènes. Et tâcher de faire autrement.
D’aller à rebours de cette tendance. C’est non seulement très utile pour la tension narrative, mais c’est aussi jubilatoire.
Voilà pour aujourd’hui !
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.