L’élément perturbateur : ce moment où votre roman bascule

Hier, je vous ai parlé de cette phrase de mon éditrice : « Ces auteur(e)s ne sont pas prêt(e)s. » Et du fait que, très souvent, le problème des manuscrits refusés ne vient pas du talent, mais de la structure.

Aujourd’hui, j’ai envie d’aller plus loin avec une illustration concrète. En vous parlant d’une zone précise de votre manuscrit : Celui où tout bascule, en début de roman. Ce qu’on appelle l’élément perturbateur, ou événement déclencheur.

Qu’est-ce que l’élément perturbateur ?

L’élément perturbateur, c’est ce moment où :

  • La situation initiale vole en éclat
  • Un événement vient percuter la vie du personnage
  • et l’histoire, c’est-à-dire le conflit narratif principal, démarre vraiment

En général, il arrive assez tôt dans le roman. Et il change tout.

Bon, j’imagine que pour vous, jusque là tout va bien… À première vue, cela semble assez simple. Mais en réalité, beaucoup de choses se jouent dans la manière dont cet événement perturbateur est construit.

Et nombre d’auteur(e)s tombent dans des pièges qui plombent d’entrée de jeu la tension narrative de leur roman. Notamment un dont je vais vous parler en fin d’e-mail, et que même les manuels de narratologie et de scénario ne mentionnent jamais.

Mais d’abord, j’aimerais commencer avec un exemple concret, tiré de mon roman Psy, jeûne et randonnée. Dans ce livre, mon héroïne, Angela, est médecin. Rationnelle, sérieuse, entièrement dévouée à ses patient(e)s et à sa mère dépressive, jusqu’à s’oublier elle-même.

À l’occasion de son installation, ses confrères et consœurs lui offrent un cadeau. Elle s’attend à bon d’achat pour du matériel médical, un présent logique et prévisible. Mais quand elle ouvre l’enveloppe… elle découvre un bon pour un stage de jeûne et randonnée sur l’île de Ré.

Et ses collègues lui font clairement comprendre que sa participation à ce stage conditionne son installation.

À ce moment-là, pour elle, tout bascule. Parce que :

  • elle ne s’y attend pas,
  • elle se retrouve embarquée dans une expérience à l’opposé de ses habitudes (elle est accro au fromage et ne sauterait un repas pour rien au monde),
  • et son départ va bouleverser son quotidien.

À l’inverse, si Angela se disait simplement un matin : « Tiens, et si j’allais faire un petit stage de jeûne ? », vous voyez que le ressenti du lectorat ne serait pas le même. Ce serait plat.

Sans tension. Avec un impact émotionnel bien moindre.

Les erreurs fréquentes

Et c’est une erreur que je vois très souvent. Des éléments perturbateurs qui sont :

  • des décisions du personnage,
  • des événements trop doux, trop vagues,
  • ou sans véritables conséquences.

Là où un bon élément perturbateur est un événement qui : 👉 survient de façon brutale,

👉 est inattendu,

👉 vient de l’extérieur : il ne s’agit pas d’une simple décision du personnage, mais d’un événement qui s’impose à lui. Et même lorsqu’il doit faire un choix, celui-ci est contraint, poussé, presque contre-intuitif,

👉 a des conséquences majeures.

Souvent, j’interroge les auteur(e)s que j’accompagne de la manière suivante : Votre élément perturbateur déclenche-t-il immédiatement cette question chez le lectorat : « Comment le personnage va s’en sortir ? »

Si ce n’est pas le cas, c’est (dans la majorité des cas) un problème. Car ce moment-là n’est pas un détail. Ce n’est pas juste « le début ». C’est une fondation pour la suite. Si votre élément déclencheur est faible, la tension narrative va s’essouffler, votre lectorat ne s’embarquera pas dans l’histoire, et tout le reste deviendra plus difficile à construire.

Le piège du décès comme déclencheur

Je vous ai dit ci-dessus que j’avais réfléchi, avec le temps et l’expérience, à un aspect plus méconnu. C’est celui des éléments déclencheurs un peu généralistes, sans lien direct avec les actions du personnage.

L’exemple typique, c’est le décès : votre protagoniste perd un proche. Cela peut sembler séduisant, à première vue. C’est brutal, inattendu, extérieur au personnage, avec des conséquences psychologiques notables.

Mais le souci, c’est qu’un tel événement ne constitue pas, en lui-même, un appel à l’action. Il ne pousse pas votre protagoniste sur des rails bien cernés, à son corps défendant. J’aurais pu procéder ainsi avec Angela : lui faire vivre le décès de son grand-père, par exemple.

Et imaginer que ce deuil l’incite à s’inscrire à un stage de jeûne et randonnée, pour méditer sur le sens de la vie. Mais il s’agit alors simplement d’une décision déguisée. Car rien n’oblige le personnage à réagir de la sorte, et le lectorat le percevra très bien, même inconsciemment.

Alors bien sûr, les décès ne constituent pas forcément un type d’éléments perturbateurs à bannir. Mais dans ce cas, il faut aller un peu plus loin. Pour ajouter de véritables contraintes dans la situation, notamment grâce aux personnages antagonistes.


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.