Pour ma part, la semaine écoulée a été particulièrement dense côté écriture. J’ai transmis le manuscrit de mon nouveau roman à une amie afin d’avoir son retour, j’ai effectué plusieurs lectures de synopsis et d’extraits pour des membres de mon accompagnement Le Lab Premium, et j’ai participé au Sommet du Premier Roman avec une conférence sur les bonnes idées de romans et une table ronde sur les personnages.
Au milieu de tous ces échanges, un thème est revenu plusieurs fois avec insistance (je me suis dit que c’était un peu comme en médecine générale, où souvent certains jours semblent « à thème », on se retrouve à voir trois personnes avec une entorse de cheville ou une colique néphrétique… les mystères du hasard 😅).
Bref, ce thème, c’est ce que j’appelle le « syndrome du personnage seul sur son rocher » et j’ai eu envie de vous en parler cette semaine dans le Lab, avec des exemples concrets, parce que c’est un écueil redoutable quand on écrit un roman.
Deux formes du syndrome
Un syndrome qui peut prendre plusieurs formes. La première forme, la plus fréquente, c’est une scène qui se déroule en présence d’un personnage seul avec lui-même, souvent en train de dérouler son fil de pensées à l’adresse du lectorat (je vois ça trèèèès souvent en coaching individuel d’auteur(e)).
Des scènes explicatives, au cours desquelles ce protagoniste nous expose longuement ses habitudes, ses routines, ses souvenirs… bref, ce qu’on appelle la backstory. « Depuis toujours, j’ai tendance à me replier sur moi-même lorsque je suis en colère. »
« La semaine qui précède les fêtes, je ressens systématiquement le même vide et la même tristesse. » Ou encore des scènes dans lesquelles le personnage réfléchit seul à un événement qui vient de se produire.
« Je n’aurais jamais dû aller à cette soirée. » Ce genre de scènes explicatives n’est pas forcément à bannir, mais si elles sont nombreuses dans un roman, notamment en début de manuscrit, elles vont avoir tendance à casser l’immersion du lectorat.
Ceci, parce qu’elles ne comportent pas de conflit narratif autre que d’éventuels conflits intérieurs pour le protagoniste, qu’elles ne montrent pas les frictions en train de s’exercer en temps réel entre les personnages.
La deuxième forme est un peu plus contre-intuitive puisqu’il s’agit de scènes au cours desquelles le personnage est entouré de gens. Un repas de famille, un open space au travail, une cour d’école…
Ce genre de lieux est une manne pour alimenter l’intrigue relationnelle mais il arrive que certains auteurs n’exploitent pas suffisamment ce filon. Leur protagoniste se déplace seul, pense seul, cherche seul et décide seul sans que personne ne lui oppose quoi que ce soit.
Cela rejoint un peu la nécessité du conflit narratif dont je vous parle régulièrement dans cette newsletter : si personne ne débarque pour asticoter un peu votre protagoniste, le mettre à l’épreuve, le contredire, alors ce dernier restera seul sur son rocher même au milieu de la foule.
Un exemple : Lucien et sa secrétaire
Pour que ce soit plus concret, je vous propose un petit exemple à partir d’une scène de mon roman, La journée de l’amour et de la lessive, dans laquelle mon personnage Lucien se rend compte qu’il manque parfois de bienveillance et d’intérêt sincère envers les autres.
En version « personnage seul sur son rocher », j’aurais pu écrire ceci : J’entre dans mes bureaux, je salue distraitement ma secrétaire Cynthia. Ma relation avec elle est plutôt superficielle. Il est vrai que je lui demande rarement de ses nouvelles. C’est l’un de mes défauts, je le sais : je ne suis pas très attentif. Les gens me parlent, et je suis déjà ailleurs. Il faudrait que je fasse un effort pour être plus présent, plus ouvert.
Dans cette version, Lucien nous livre une analyse de son propre caractère. C’est honnête, c’est clair, mais cela reste inerte : un personnage qui s’auto-commente confortablement depuis son rocher, sans que personne ne vienne le bousculer dans ses petites habitudes.
À l’inverse, voici le paragraphe qui figure réellement dans mon roman : — Belle journée, non ? m’exclamé-je alors qu’elle raccroche. Vous allez bien, Cynthia ? Ma secrétaire s’immobilise et me dévisage comme si je venais de lui annoncer qu’elle devait remplacer Kevin pour le montage de la VMC double flux sur le chantier de monsieur Portès.
— Euh oui, moi ça va, mais vous Lucien ? Vous semblez, comment dire, euh, différent, ce matin. — Ah bon ? Oh non, rien de neuf sous le soleil. Vous avez fait bon trajet pour venir ? — Lucien, il y a quelque chose. D’habitude, vous ne me posez jamais ce genre de questions.
— Vous en rajoutez un petit peu, non ? Je vous demande systématiquement comment vous allez quand on se croise. — Pas du tout, c’est moi qui vous lance « ça va, Lucien ? » chaque jour depuis un an. Et vous me répondez « bien, et vous ? » sans m’écouter.
La scène se prolonge encore un peu mais je m’arrête ici parce que je pense que ces quelques répliques suffisent déjà à mettre la différence en exergue. Dans la première version, Lucien se décrit lui-même, mais nous ne sommes aimanté(e)s par aucun inconfort, aucune intrigue relationnelle.
Dans la deuxième, c’est Cynthia qui nous révèle la personnalité de Lucien, dans l’instant présent, avec une précision presque chirurgicale et sans explication. Sans nommer le travers. Mais nous vivons en direct le malaise de Lucien, la honte qui commence à poindre.
Vous le voyez nettement : la friction relationnelle fonctionne beaucoup mieux que l’introspection, les monologues intérieurs.
Pourquoi c’est un problème (aussi pour l’intrigue)
Et ce que j’ai eu l’occasion d’expliquer à plusieurs auteur(e)s cette semaine, c’est que le syndrome du rocher est péjoratif pour votre roman sur plusieurs axes. Non seulement en termes de dynamisme du texte, d’accroche, et d’immersion du lectorat, mais aussi sur le plan de l’intrigue.
Car quand le protagoniste reste seul, pense seul, agit seul, l’intrigue finit inévitablement par reposer sur deux béquilles fragiles : ses décisions et les coïncidences. Et s’il y a bien une chose que le lectorat tolère très mal, ce sont bien les coïncidences. 😅
C’est exactement le défaut principal qu’avait mon premier roman, La génération spontanée des Grumeaux. Une héroïne qui se promenait seule, qui trouvait des indices seule, qui décidait seule de partir, qui prenait un billet d’avion, qui allait rencontrer des gens, avec une succession de coïncidences improbables, sans obstacles et sans personnages en travers de ses désirs ou de ses objectifs.
Le problème c’est que cela donne au lectorat l’impression, qu’en tant qu’auteur(e), nous arrangeons les choses depuis l’extérieur, au lieu de laisser les événements naître de la situation elle-même, des personnages, de leurs conflits, de leurs résistances mutuelles.
Au lieu de créer une véritable chaîne de causalités narratives. Votre roman sera beaucoup plus convaincant si vous créez des pressions relationnelles, un réseau de personnages bourré de friction, plutôt que si vous faites reposer l’intrigue uniquement sur des décisions solitaires du protagoniste.
Voilà donc le conseil que je peux vous donner aujourd’hui : Prenez le temps de passer en revue dans votre manuscrit les scènes de « personnage seul sur son rocher » et demandez-vous si vous ne pourriez pas les transposer en scènes ancrées dans le réel, centrées sur une relation et pourvoyeuses d’inconfort pour votre protagoniste.
La différence est souvent stupéfiante ! 😉
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.