La stratégie de l’épuisement : épuisez votre protagoniste

Je me souviens qu’un jour, l’un de mes formateurs en Gestalt-thérapie avait dit une chose qui m’avait marquée : « Les phases de dépression sont essentielles et indispensables dans la vie ».

Dans notre société qui pose souvent la quête du bonheur en idéal suprême, j’ai trouvé que ces paroles détonnaient.

Il y a une semaine, j’ai donné le coup d’envoi de mon nouvel accompagnement Le Lab Premium avec deux groupes de quatre auteur(e)s chacun, des personnes talentueuses et motivées que je vais accompagner de manière rapprochée pendant trois mois.

Et dès les premières visios, un thème incontournable est venu sur le tapis. La question des conflits narratifs. Et son corollaire, la souffrance du personnage. Plusieurs autrices m’ont dit que pour elle, il n’était pas facile de faire souffrir leur héros ou leur héroïne.

Quand j’aborde ce sujet, la phrase de mon formateur en psychothérapie flotte toujours dans ma tête. Je tâche de me souvenir que la dépression, le mécontentement, les comportements qui ne nous rendent pas service ont une fonction.

Ils nous permettent d’identifier les phases où ce qui se passe ne nous convient pas (ou plus). Les moments où nous faisons fausse route. Ou encore les périodes où nous nous enferrons dans des réflexes contre-productifs..

Ces phases constituent les nœuds à partir desquels une trajectoire peut s’infléchir. Et si nous voulons révéler l’essence de notre personnage, il est primordial de mettre cette souffrance en scène.

Dès le départ. La grande majorité des romans commencent d’ailleurs avec une situation initiale dans laquelle le protagoniste ne va pas particulièrement bien.

La boussole de l’épuisement

Il y a quelques années, j’ai trouvé sur ce sujet une boussole très simple chez une scénariste américaine, Dara Marks. Un seul mot, qui a révolutionné ma manière de construire mes intrigues.

Il s’agit de l’épuisement. C’est l’idée que, dans la première partie du roman, nous devons tout mettre oeuvre pour épuiser au maximum notre protagoniste. Jusqu’à l’amener, au point médian (le midpoint), dans un état d’éreintement absolu.

Un état dont il devra sortir ensuite, pour aller vers la résolution. Je ne sais pas vous, mais pour ma part, j’aime beaucoup cette proposition. Je la trouve assez excitante.

L’épuisement, un jeu de forces

L’avantage de l’épuisement, c’est qu’il englobe naturellement un jeu de forces. Si notre personnage se fatigue, c’est parce que : quelque chose le met sous pression

ET

qu’il résiste. De nombreux romans sont construits sur ce mode-là. Avec, dans la première partie du livre, un personnage qui évite de regarder les difficultés en face, qui fuit la nécessité de changer, tâche de résoudre de nouveaux (et très gros) problèmes avec d’anciens schémas de fonctionnement éculés.

Ces vieux schémas qui lui semblent plus « sûrs », tout simplement parce qu’ils sont familiers.

Dara Marks l’explique avec beaucoup d’humour. Elle nous dit : « La plupart d’entre nous allons nous battre pour maintenir des relations destructrices, garder un emploi sans intérêt, faire un travail improductif, conserver des addictions nuisibles, rester dans un environnement malsain et garder un comportement immature et ce, longuement après que tout ceci ait cessé de nous apporter quoi que ce soit de valable ou de vital. »

(Ça pique un peu, non ? 😉) Et nos personnages de roman ne sont pas différents : Ils essaieront toujours en premier lieu de s’agripper à ce qu’ils connaissent, par peur du changement, du risque et de la nouveauté.

Des stratégies qui leur ont été utiles autrefois. Qui les ont protégés, leur ont permis de survivre. Mais qui finissent par les enfermer.

Des exemples

Cette notion d’épuisement, je l’ai utilisée dans tous mes romans. Par exemple, dans Le début des haricots, où mon héroïne Anna tente d’éviter à tout prix le conflit avec son père, de conserver une posture conciliante, jusqu’à ne plus en pouvoir.

Dans Plus que toute autre chose, avec une protagoniste Camille qui s’accroche désespérément à son futur mari Hervé par insécurité affective, alors que ce dernier n’est pas du tout l’homme qui lui faut.

Ou encore dans Psy, jeûne et randonnée, où mon personnage Angela s’épuise à prendre en charge sa mère dépressive.

Dans tous ces exemples, un point commun : le protagoniste se cramponne à ses vieilles habitudes comme une huitre à son rocher. Et plus il résiste, plus l’on peut augmenter la pression autour de lui dans le récit.

En le jetant dans le pétrin, comme Anna qui commet une erreur médicale. En le privant de ses ressources, comme Angela qui se retrouve loin de sa mère et à la diète dans un stage de jeûne, alors qu’elle adore manger.

En utilisant un personnage agoniste (c’est à dire un aidant, un catalyseur de transformation) pour semer des doutes supplémentaires dans son chaos, comme le voisin psychanalyste de Camille.

Et bien sûr, avec le concours de nos chers personnages antagonistes, dont le rôle est justement de faire grimper la pression de la cocotte minute jusqu’à l’explosion.

L’explosion, c’est le midpoint, le point médian du roman. L’épuisement absolu. Ce moment où, à force de résister, le personnage n’en peut plus et lâche prise. Paradoxalement, c’est cette forme d’abandon, de renoncement, qui va lui être salutaire.

Car comme le dit Dara Marks : « Ce n’est que lorsqu’une personne est épuisée ou complètement usée à force de résister ou de combattre pour ce qui est dépassé ou inutile que sa résistance devient suffisamment faible pour que quelque chose de nouveau puisse survenir. »

Voici donc la piste que j’aimerais vous proposer cette semaine, pour accroître la tension narrative de votre roman : cherchez de quelle manière vous pourriez (encore plus) épuiser votre personnage !


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.