Écrire comme Jean-Philippe Toussaint

Aujourd’hui, je vous propose un nouvel épisode d’« écrire comme » (je sais que beaucoup d’abonné(e)s aux e-mails apprécient cette série 😊), centré sur Jean-Philippe Toussaint, auteur de 18 livres publiés aux éditions de Minuit, et de « C’est vous l’écrivain », dans la collection Secrets d’écriture du Robert.

Voici quelques-uns de ses grands principes en matière d’écriture :

Faire lire ses écrits

Pour Jean-Philippe Toussaint, il est nécessaire d’aller vers les autres avec les livres que nous écrivons, pour boucler la boucle. « Quand on écrit, il faut publier. Il n’est pas naturel d’entasser des manuscrits dont personne ne veut au fond de ses tiroirs. Il n’est pas sain d’accumuler neuf versions du même livre comme je l’ai fait avec Échecs. Il faut que les tentatives littéraires qu’on accumule finissent par trouver un débouché, au moins pour pouvoir passer à autre chose ».

Peut-être un encouragement pour vous, si vous hésitez à faire paraître un texte en autoédition…? Parfois cela permet d’achever un cycle et d’ouvrir une porte à la nouveauté.

Avoir un bureau

L’auteur insiste beaucoup là-dessus : pour lui, il est primordial, voire indispensable, d’avoir un espace clos dans lequel on peut s’isoler pour écrire. Le bureau est pour lui « un lieu réel, qui est fermé, protégé du monde extérieur, dans lequel l’esprit peut s’étendre et s’élargir, l’imaginaire se développer. »

Et « pour laisser la pensée suivre son cours dans le calme et la douceur d’un flux inutile et grandiose, nous dit-il, il faut que le corps soit à l’abri des menaces du monde extérieur. »

Le temps de l’écriture

Le temps de l’écriture a pour lui une saveur particulière, à la fois légère et très compacte. Ses descriptions à ce sujet m’ont rappelé à plusieurs reprises les caractéristiques de l’état de flow, dont j’ai déjà eu l’occasion de vous parler.

« Dans ce temps si particulier de l’écriture, le temps est à la fois si léger qu’en travaillant on ne le voit pas passer, et pourtant les heures qu’on a consacrées au travail littéraire sont exceptionnellement denses, lestées du poids du labeur accompli, qui les a comme fertilisées ou fécondées. »

Le travail de documentation

Pour ses derniers romans, il a réalisé un important travail de documentation préalable : entretiens avec des hauts fonctionnaires, des architectes, lecture de livres sur l’Europe, etc. Il explique qu’il a ensuite fait en sorte d’oublier tout cela lors de la phase d’écriture.

Je fais ici un rapprochement avec une idée importante en Gestalt-thérapie : celle de mettre en arrière-plan, d’une certaine manière, le savoir théorique lorsqu’on reçoit un patient, pour rester en curiosité de sa singularité. C’est le thème du passionnant livre du thérapeute et philosophe Jacques Blaize, « Ne plus savoir ».

Mais revenons-en à Jean-Philippe Toussaint qui nous dit : « Ai-je suffisamment oublié ce que j’avais appris ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que j’ai perçu le danger, et que, pendant que j’écrivais, je me suis efforcé de me pas m’enfoncer trop voluptueusement dans le matelas de documentation que j’avais constitué. Car la difficulté, avec la documentation, c’est qu’à l’arrivée, il ne faut pas qu’elle se voie. »

Il me semble qu’on pourrait dire le même genre de chose vis-à-vis de la structure narrative ou des fiches-personnages.

Le style

En ce qui concerne le style, Jean-Philippe Toussaint déclare se fier à son intuition. Il est convaincu qu’il existe des règles, un savoir-faire qu’il applique, il « revendique l’aspect très technique de l’écriture », mais avoue ne pas désirer y réfléchir, pour garder sa fraîcheur en travaillant.

« Si je lis qu’il y a une obsession pour l’eau dans mes romans, ou qu’on trouve tant d’occurrences de l’adjectif blanc dans tel ou tel livre, cela risque de ne plus me laisser écrire avec la spontanéité nécessaire. […] Il y a peut-être des choses sur lesquelles il vaut mieux ne pas s’interroger ».

Cette réflexion me paraît intéressante, à l’heure où des montagnes de conseils d’écriture sont disponibles un peu partout : savoir sélectionner ce qui fait sens pour nous, et laisser de côté les propositions qui nous bloquent plus qu’elles nous aident.

Laisser de la place au lecteur :

C’est une dimension primordiale pour lui. Il ne faut pas tout décrire, et laisser aux lecteurs.trices le loisir de compléter les descriptions à leur guise. Il prend l’image d’une cage à poules (le jeu d’escalade dans les parcs pour enfants) dans laquelle l’écrivain construit les barreaux métalliques, en prenant soin de laisser pour le lecteur « des espaces vides à compléter ».


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.