Dans ce mail, je vais vous parler :
- d’une règle d’or pour entretenir la tension narrative de votre roman,
- d’un concept de Gestalt-thérapie sur lequel je m’appuie pour mettre cette règle en œuvre.
l’une des grandes règles quand on écrit un roman, c’est de ne pas abattre l’ensemble de ses cartes tout de suite. De ne donner que l’essentiel, surtout en début de roman, et de retarder la délivrance des informations qui peuvent attendre.
Cela peut paraître trivial, dit ainsi, mais c’est plus complexe que ça en a l’air. Parce qu’on a souvent tendance, sans s’en rendre compte, à vouloir tout expliquer. Épurer est moins évident qu’ajouter.
Je vous donne un exemple, pour que ce soit plus clair :
Imaginons que je commence un nouveau roman dont l’héroïne est une mère qui s’est éloignée de sa fille adolescente, et qui fait en sorte, au fil du livre, de se rapprocher peu à peu de son enfant.
Voici quelques idées qui me viennent, en vrac, pour la situation initiale dans le premier chapitre :
- Rédiger une scène montrant, concrètement, la distance qui les sépare.
- Faire dire intérieurement à la mère « on s’est éloignées, je ne la comprends plus, je n’arrive plus à anticiper ses réactions ».
- Faire remonter à l’esprit de mon héroïne des souvenirs d’autrefois avec sa fille : sa naissance, ses sourires de bébé, la fusion, l’impression de la comprendre intuitivement.
- Retracer la trajectoire de cet éloignement, raconter l’effacement progressif de l’intuition maternelle, les moments où la mère a perçu les premiers décalages.
En attaquant l’écriture de cette scène, je pourrais facilement être tentée de piocher plusieurs éléments dans cette liste. Presque sans m’en rendre compte. Et c’est (à mon sens) une erreur.
En réalité, mon récit sera plus puissant si je reste sobre. Et que je ne garde que la première de mes idées : une scène dans laquelle je montre un décalage, une incompréhension ou un accrochage entre la mère et la fille, sans broder outre mesure. En me cantonnant aux faits, aux dialogues, aux actions, en limitant autant que possible le monologue intérieur de la mère.
Ce faisant, j’ouvre une porte dans l’esprit du lecteur (qui perçoit déjà très bien ce qui se joue), tout en attisant sa curiosité. Plus tard, dans le livre, je pourrai insérer des souvenirs d’enfance, qui auront d’autant plus de force qu’entre temps, les lectrices.teurs se seront attaché.e.s à mes personnages. Je pourrai narrer les ruptures relationnelles. Distiller les événements du passé, les émotions.
La rétroflexion : retenir pour mieux révéler
En Gestalt-thérapie, se retenir de dire quelque chose fait partie de ce qu’on appelle la rétroflexion. Pour faire simple, la rétroflexion, c’est bloquer le mouvement “d’aller-vers” l’environnement (et parfois, retourner ce mouvement contre soi).
En tant qu’auteur, il s’agit de faire preuve d’une « saine » rétroflexion : bloquer une partie des informations qui montent à notre esprit, les garder sous le coude afin de les amener lorsque les conditions sont propices, à savoir :
- pas trop tard pour que l’attente n’ait pas épuisé ou lassé le lectorat,
- pas trop tôt pour attiser l’envie de tourner les pages,
- lorsque le.la lecteur.trice s’est suffisamment attaché.e aux personnages,
- ou encore : quand cet apport-là d’informations est nécessaire à ce moment-là de l’histoire.
Bonus : la rétroflexion chez vos personnages
En effet bonus : Vous pouvez aussi utiliser la rétroflexion chez vos personnages pour faire de la rétention d’information (et donc alimenter votre propre rétroflexion), par exemple :
- Votre héroïne s’apprête à dire quelque chose, mais s’interrompt, ne termine pas sa phrase, déclare “oh non, rien finalement”.
- Votre héros initie un mouvement et se ravise.
- Il refuse de divulguer des informations, de parler de son passé.
Etc.
Rien n’est plus frustrant pour votre lectorat (et tout à fait intéressant pour nous 😊) que ces interruptions d’élan.
Usez donc de la rétroflexion. Soyez patient.e. Soyez minimaliste dans ce que vous révélez, surtout au début. Gardez pour vous tout ce qui peut l’être. Interrompez les mouvements « d’aller-vers » de votre personnage.
Jusqu’à ce que les conditions soient propices. Et que, lentement mais sûrement, le puzzle prenne forme.
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.