Le concept de contact : plongez le lectorat dans la scène

Où êtes-vous en ce moment ? À qui ou à quoi pensiez-vous en ouvrant cet email ? Comment êtes-vous installé(e) ?

Avec ces questions, j’aimerais attirer votre attention sur le fait que nous sommes indissociables de notre environnement. Nous n’existons qu’au sein du monde, d’un monde. Nous vivons enchâssés dans des situations.

Comme le sont également les personnages de nos romans.

Mon email privé précédent, vendredi dernier, a fait réagir certaines personnes de mon audience. J’ai reçu des messages (adorables 🥰) me demandant de développer mon propos. Notamment l’une de mes phrases : « soyez attentif(ve) aux modes de contact de votre personnage principal ».

(Et développer, j’aime bien 😉).

Aujourd’hui, je vais donc évoquer le concept de contact. Via le prisme de la Gestalt-thérapie (le courant de psychothérapie auquel je suis formée). Et vous expliquer en quoi il peut être, à mon sens, très utile pour un écrivain.

Au programme de ce mail : Nous allons parler de tarte au citron, de pièce blanche et de caisson d’isolation sensorielle.

Commençons par un brin de théorie (sans jargon, promis). La particularité de la Gestalt-thérapie est le fait qu’elle se centre sur la notion de contact. Nous sommes, en effet, en permanence en contact.

Avec l’air que nous respirons, notre interlocuteur, nos souvenirs, notre imaginaire, le sol sous nos pieds, ce qui stimule nos cinq sens, etc. De ce fait, la théorie gestaltiste “délocalise” l’expérience humaine.

Elle ne considère pas le psychisme comme une entité enfermée au plus profond d’un individu. Mais elle stipule que la vie psychologique se déploie en permanence au niveau de “la frontière-contact”.

La frontière-contact, c’est le lieu de l’expérience. De la rencontre permanente entre un organisme et son environnement

Vous me suivez toujours ?

En psychologie, c’est une véritable rupture avec les modes de pensée habituels. On quitte la perspective individualiste (l’individu isolé, qui possède au plus profond de lui un inconscient, des pulsions…) pour aller vers une perspective de champ, de situation.

Quand je ressens une émotion, par exemple, elle n’est pas juste mienne. Elle parle aussi de la situation dans laquelle je me trouve. Des personnes, des lieux, des pensées avec lesquels je suis en contact.

Ce que je vis est une “co-construction” avec les éléments, les personnes en présence.

Partant de là, j’aimerais vous proposer quelques pistes de réflexion pour votre roman.

1. Ne regardez pas votre personnage comme un être isolé. Quand vous commencez à écrire, ne vous mettez pas dans la peau de votre protagoniste comme s’il était hors du monde. Mais au contraire, songez d’abord à la situation.

Dans notre vocabulaire d’auteur(e), cela revient à considérer la totalité de la scène. Élargissez votre focale, prenez de la hauteur. Avec qui votre personnage est-il en contact ? Avec quoi ?

Quelles sont les composantes de sa situation ? De quelle façon est-il en train d’entrer en contact avec le monde ? (Même se replier sur lui-même, c’est déjà une modalité de contact…).

2. Demandez-vous ensuite comment restituer cette palette de données dans votre texte. Bien sûr, vous ne pourrez pas tout mettre. Il vous faudra sélectionner les informations. En Gestalt-thérapie, on parle de « ce qui fait figure, sur le fond ».

À vous de choisir vos figures. (C’est ce qui fait qu’une même scène sera décrite de façon totalement différente d’un(e) auteur(e) à l’autre). Alterner les angles de vues, intercaler des références aux différents aspects de la situation donnera beaucoup de richesse à votre roman.

Exemples simples : Ajouter des pensées internes au cours d’un échange entre deux personnages. Expliciter une interaction avec le décor, évoquer les sons ou les parfums présents en arrière-plan pendant une action de votre protagoniste.

3. C’est particulièrement important dans les dialogues. L’une des erreurs fréquentes des auteurs débutants, c’est le fameux “syndrome de la pièce blanche”. Enchaîner les tirets cadratins en oubliant totalement l’environnement.

En ne faisant aucune allusion au décor. En zappant les contacts, les gestes, le non-verbal. Comme si les personnages évoluaient dans un caisson d’isolation sensorielle (cet objet que tous les parents de jeunes enfants rêvent de posséder, mais je vais éviter de digresser, et revenir en contact avec la rédaction de cet email 😉).

C’est dommage, parce que c’est se priver de vecteurs puissants d’émotions et d’immersion.

4. Pour aller plus loin sur les trois premiers points, songeons que nous sommes des êtres de récit. Nous parlons en permanence, entre nous, de ce que nous sommes en train de vivre. Et ce que nous vivons, ce n’est pas une liste façon recette de cuisine.

Ce n’est pas une recette de tarte au citron. Ingrédients : 250g de farine, quatre citrons, etc., mélanger la farine et les oeufs, ajouter le sucre, etc. C’est, au contraire, un processus.

Que l’on peut qualifier d’arborescent, à la manière dont se ramifient nos neurones. Par exemple : j’arrive dans la cuisine, la lumière du matin est douce, je pèse la farine pour la pâte brisée, je pense aux pâtisseries de ma grand-mère, mon enfant m’appelle, je presse les citrons et en goûte un zeste au passage, une ambulance passe dans la rue, etc.

Écrire, c’est voir la vie non pas comme une recette, mais comme une expérience de contact avec le monde. C’est montrer la subjectivité de votre personnage plutôt qu’énumérer des données factuelles.

Alors, prenez-nous par la main et plongez-nous dans l’expérience de votre protagoniste. Immergez-nous dans la scène et ses mille facettes. Donnez-nous à voir, à sentir la rencontre de votre personnage avec le monde.

L’une des clés, pour écrire ainsi, de façon plus « arborescente », c’est de travailler au quotidien à développer notre sens de l’observation, notre conscience corporelle.

5. Songez aussi à tout ce qui a modelé les modalités de contact de votre personnage avec le monde. Ses relations précoces, ses expériences antérieures, ses déceptions, ce qu’il connaît de lui-même, etc.

Tout ceci se réactive de diverses manières en fonction des situations. C’est ce qui fait notamment qu’il va réagir de façon « inadaptée », par moments. En faisant appel à des schémas répétitifs, des réflexes, des habitudes acquises, utiles autrefois, mais qui le desservent aujourd’hui et l’empêchent d’accéder à un plein contact, fluide, avec le monde.

6. La dernière chose, c’est la notion de réseau de personnages, chère aux scénaristes. Je raisonne toujours avec l’idée que le contact est le moteur du réseau. Mais ce mail commence à être très long, alors je vais m’arrêter là.

Et je vous parlerai de réseaux la semaine prochaine… 😉

Juste une petite remarque pour terminer : Lorsque je parle de théorie gestaltiste, ce n’est pas pour affirmer que cette dernière vaut mieux que les autres théories en psychologie. Il s’agit simplement d’une manière différente d’envisager les choses et de travailler.


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.