Semez de l’incompréhension : l’art de doser l’information

« Ne pas comprendre. Voilà la première chose à faire pour être thérapeute. » Cette phrase, je l’ai entendue il y a quelques mois au cours d’un colloque de Gestalt-thérapie. L’intervenant, un psychologue expérimenté, nous expliquait que selon lui, lorsque nous comprenons trop vite ce que le/la patient(e) nous dit, c’est que nous faisons fausse route.

Nous croyons comprendre, mais en réalité, nous sommes en train de nous engouffrer dans son discours avec notre propre expérience, en y plaquant nos représentations au lieu d’écouter les siennes.

Il est, au contraire, urgent de cultiver la curiosité, la naïveté. En demandant à la personne ce que tel mot signifie pour elle, de développer ce qu’elle cherche à nous dire, en considérant que nous ne la comprenons pas encore.

Vous commencez à me connaître 😉, je n’ai pas pu m’empêcher de faire un parallèle avec l’écriture d’un roman, et d’avoir envie de vous en faire part dans cet e-mail privé hebdomadaire.

Pourquoi il faut semer de l’incompréhension

Je vous parlais donc de compréhension. Lorsqu’on commence un manuscrit, on a souvent pour objectif premier d’être clair(e). On souhaite que tout soit compréhensible pour le lectorat. On a envie de lui dérouler tous les tenants et aboutissants de l’histoire.

D’introduire tous les personnages importants. De décrire comment le protagoniste en est arrivé là. De narrer le passé du héros ou de l’héroïne. De donner un aperçu des lieux et de l’univers.

Bref, nous voulons que les lectrices et lecteurs comprennent. Mais ce dont il faut prendre conscience, c’est qu’il est plutôt urgent de semer de l’incompréhension. Pas de manière anarchique, bien sûr.

Mais par une sélection soigneuse ce que vous apportez à la connaissance du lectorat, et une omission du reste. Je crois que l’envie d’être exhaustif(ve) au départ repose sur un postulat erroné : celui selon lequel une histoire démarre à son commencement.

En réalité, vous prenez toujours le train en route. Votre univers existait avant votre récit. La vérité, c’est qu’une histoire commence au moment où il devient (ou va devenir) nécessaire pour votre personnage de se confronter au thème de votre livre.

Le début d’un roman porte en germe une opposition, des tiraillements entre des forces contradictoires : celles qui poussent à rester sclérosé(e) dans des fonctionnements obsolètes, versus celles qui mènent vers une nouveauté vivifiante.

Cette opposition, c’est le conflit principal de l’histoire. Et le premier acte a pour but premier (en général) de le mettre en place, par une situation initiale puis un élément perturbateur.

Au commencement, vous ne devez donc pas être exhaustif(ve) vis à vis de l’histoire en général, mais uniquement vis à vis de la mise en place du conflit principal. Sur ce versant-là, votre lectorat doit effectivement comprendre ce qui se trame.

Il est primordial d’être clair(e). Rien de pire que les débuts de romans nébuleux dans lesquels on ne comprend pas qui parle, ce qui se passe, l’enchainement des événements (c’est malheureusement un mal trop répandu en auto-édition).

Mais dans le même temps, vous devez susciter des interrogations. Créer des questions dramatiques, et différer la divulgation de la réponse. Il s’agit en permanence d’ouvrir l’histoire en laissant des choses en suspens jusqu’à la résolution.

Ici, votre lectorat doit se dire : « je ne comprends pas ». Ne lui offrez pas la possibilité de s’engouffrer trop vite dans votre récit en pensant qu’il a tout saisi. Faites en sorte de bousculer ses représentations, de le rendre « naïf ».

S’il se dit « ah d’accord, j’ai capté », « je vois d’ici comment les choses vont se terminer », s’il n’est pas empli de curiosité, pourquoi poursuivre sa lecture ?

Un exercice de distillation

J’aime bien considérer le premier et le deuxième acte comme des exercices de distillation. Un apprentissage du dosage, guidé par cette question : comment donner suffisamment d’éléments au lectorat, avec clarté, afin qu’il soit émotionnellement impliqué, tout en ménageant de l’incompréhension pour lui donner envie de tourner les pages ?

Vous pouvez, par exemple, cacher des éléments cruciaux. Créer de fausses pistes. Garder le silence sur la genèse d’une situation. Ou encore vous appuyer sur la notion d’obstacles en dramaturgie.

Un obstacle, ce peut être un événement, un personnage, un phénomène climatique, une situation, un sentiment, etc. Un obstacle n’est obstacle que parce qu’il s’interpose entre votre protagoniste et son désir (une tempête de neige peut être géniale si j’ai envie de faire de la luge, ou un obstacle terrible si j’ai besoin de traverser la ville).

Vous pouvez jouer avec l’incompréhension du lectorat en créant des obstacles suffisamment forts (sans cela, le dénouement est évident), mais pas trop (on doit entrevoir une maigre marge de manœuvre), en laissant planer le mystère sur la manière dont ils seront surmontés.

Voilà pour ces quelques réflexions, sans cesse en mouvement…


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.