Commençons tout de suite avec une petite citation :
Dans la famille, on ne plaisante pas avec la politesse, et cette dernière décrète que c’est au plus jeune de saluer le plus âgé. C’est le genre d’apprentissage que l’on avale sans mâcher, et que l’on applique consciencieusement toute sa vie sans jamais le remettre en question.
1. L’introjection
Dans cet extrait du livre « Une belle vie », Virginie Grimaldi décrit typiquement ce qu’on appelle en Gestalt-thérapie un phénomène d’introjection. Ce mouvement par lequel un personnage fait siens des projets, des désirs, des croyances qui ne lui appartiennent pas.
Qu’il n’a pas pris le temps de reconsidérer. Cela peut aussi se produire lorsque son propre désir, ses propres intentions sont difficiles à regarder en face ou à assumer. Le personnage préfère alors adopter le désir d’un autre.
Se conformer à ce que veulent ses parents ou son/sa conjoint(e). Vous le voyez : il est souvent ici question de loyauté.
J’ai déjà eu l’occasion de vous le dire : l’un des concepts centraux en Gestalt-thérapie, c’est la notion de contact. Nous considérons que la vie psychologique se déroule à l’interface de contact entre l’individu et le monde.
Par moments, le contact s’organise de façon très fluide. Mais parfois, les choses se complexifient. Il y a de la friture sur la ligne. Apparaissent ce que l’on nomme des « flexions du contact ».
Elles sont au nombre de 5. La première d’entre elles, c’est l’introjection que nous venons de voir. Et je vous propose de les explorer ensemble, car il s’agit, à mon sens, de notions très utiles pour enrichir la psychologie de vos personnages et nourrir vos conflits narratifs.
Murielle sent son cou picoter. Cela fait à peine trois minutes qu’elle est en ligne avec sa mère et sa peau la démange déjà.
Dans ce petit extrait de « La reine des quiches » de Sophie de Villenoisy, l’héroïne, Muriel subit la malveillance de sa mère, qui ne se soucie pas d’elle, la rabaisse, lui raccroche au nez.
C’est révoltant, mais Muriel se laisse faire et retourne sa colère contre elle-même, en se blâmant d’être émotive, en s’auto-dévalorisant, en somatisant par des troubles dermatologiques.
2. La rétroflexion
Voilà un deuxième type de flexion du contact : la rétroflexion. Il s’agit d’un retournement vers soi de l’énergie de contact. Votre personnage va interrompre son action. Il va, par exemple, s’empêcher de dire quelque chose qu’il aurait très envie ou grand besoin d’exprimer.
Cela a souvent un lien avec les conséquences ou les risques encourus : s’il craint un danger, une riposte (au sens propre ou figuré), s’il a peur de blesser quelqu’un, le personnage peut s’interdire l’action et retourner cet élan vers lui.
— Vous seriez les deux à la fois, alors. Et votre mère aussi. Comme si, dans cette confusion, vous ne saviez plus distinguer ce qui est d’elle et ce qui vient de vous. — C’est ça. Mes contours disparaissent.
— Vous m’avez souvent décrit comment tout se brouille et se confond. — Ça me rappelle mes cours de biologie, vous devez bien connaître ça, vous qui êtes médecin. La phagocytose. Ça résume bien les choses. Je me sens phagocytée.
Extrait de mon roman « Psy, jeûne et randonnée »
Parfois, votre personnage se désensibilise, c’est-à-dire qu’il ne ressent plus rien ou pas grand-chose. Il se sent complètement confus, dans le brouillard. Rien n’émerge, il ne sait plus quoi penser.
Il ne comprend pas ce qui lui arrive, il ne s’explique pas ses propres comportements.
3. La confluence
Ce phénomène, c’est la confluence. Elle se manifeste toujours sous forme de « confluence avec quelque chose » (à entendre dans le sens de « fusion avec quelque chose »). Confluence avec l’angoisse, qui fait que votre protagoniste perd pied.
Confluence avec une croyance inconsciente. Confluence au sein d’un couple ou d’un duo. La conséquence : votre personnage perd son individualité et peine à entrer véritablement en contact (avec un autre personnage ou avec son environnement).
Il est incapable de faire des choix, de se différencier, de s’affirmer. Car il ne parvient pas à faire un pas de côté.
Rogue se contentera de prétendre qu’il ignore comment le troll est entré le jour de Halloween et qu’il ne s’est pas rendu au troisième étage. Et qui est-ce qu’on va croire ? Lui ou nous ? Tout le monde sait qu’on le déteste. Dumbledore pensera que nous avons inventé toute l’histoire pour essayer de le faire renvoyer.
Harry Potter Tome 1, JK Rowling
4. La projection
Voici ici un petit exemple de projection. Cette flexion du contact peut prendre plusieurs formes. Votre personnage peut se construire des représentations d’un autre personnage, faire quantité de suppositions plus ou moins fondées.
Votre héros/héroïne peut aussi avoir des difficultés à prendre ses responsabilités quant à ses intentions ou désirs, et rejeter alors cette charge sur une autre personne. Dans cet exemple, au cours duquel Harry tente de convaincre Ron et Hermione d’agir en catimini sans en référer aux adultes, on peut imaginer que Harry projette sur Dumbledore une image de censeur intransigeant, et qu’il a du mal à assumer simplement son désir d’aventure, de secret, et de transgression du règlement.
Mon père hausse les épaules., Personne ne s’est plaint jusqu’à ce jour. J’interviens à mon tour. Alice m’a ouvert la voie., Mais parce que tu fais en sorte que personne n’ait l’opportunité de se plaindre. Tu piques des colères monumentales, tu n’écoutes personne., Voyons, les filles, vous dramatisez. N’est-ce pas, Josiane, qu’elles dramatisent ?
5. L’égotisme
Dans ce dialogue extrait de mon roman « Le début des haricots », le père de l’héroïne fait preuve de ce que l’on nomme l’égotisme (à ne pas confondre avec le terme « égoïsme »). Cette flexion du contact est une forme de résistance au changement et aux remises en question.
Elle se caractérise par une difficulté à lâcher prise, à accepter l’inconnu, à perdre le contrôle. Un personnage qui traverse de grands bouleversements, des événements déconcertants, qui ressent d’intenses émotions, mais qui n’en tire aucune leçon, n’évolue pas ou déclare qu’il ne s’est rien passé est typiquement un personnage qui fait montre d’égotisme.
Le manque de maîtrise de la situation génère de l’anxiété et le conduit à se montrer rigide et peu spontané.
Bien sûr, ces phénomènes ne sont pas toujours problématiques. Ils font abondamment partie de la vie et peuvent être tout à fait sains et à notre service. Par exemple un enfant va « introjecter » les bons soins de ses parents et apprendre ainsi à prendre soin de lui-même.
Une certaine dose de rétroflexion est souvent salutaire (il est préférable de ne pas dire à votre voisin tueur à gages qu’il a très mauvaise mine en ce moment, ou à votre belle-mère que son tajine végétarien est un fiasco).
Mais en tant que romancier(e), vous pouvez les utiliser de façon ciblée pour accroître la tension narrative de votre récit !
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