Tout le monde est gentil (et c’est ça, le problème)

Imaginez dans un roman, la situation suivante : Lucien, le héros, père de famille, a commencé à changer. Depuis peu, il tricote, il partage la charge mentale, il lit des essais féministes sur la masculinité.

Ce midi, sa famille déjeune chez lui. Il apporte le plat de résistance qu’il a préparé.

— Ça a l’air délicieux, ton truc, déclare mon père alors que je pose le plat sur la table.

— Merci, papa.

— Je t’admire, tu sais, ajoute mon frère. Le ménage, la charge mentale, tu as raison sur toute la ligne.

— C’est gentil.

— Nous devrions tous nous y mettre, approuve Carole.

Nous entamons le déjeuner. Le tofu mariné remporte un franc succès.

Quand tout est fluide, on décroche

Des scènes comme celles-ci, à l’ambiance bienveillante, j’en vois très souvent dans les manuscrits d’auteur(e)s que j’accompagne.

Lorsqu’elles sont ponctuelles, cela ne pose pas de souci, mais lorsqu’elles constituent la majeure partie de la trame d’un manuscrit, cela pose un sérieux problème.

Parce qu’alors, le roman devient peu engageant.

Quand tout coule, quand tout est fluide, on ne brûle jamais de tourner les pages.

La scène de mon exemple existe vraiment, dans mon roman La journée de l’amour et de la lessive.

Mais je ne l’ai pas écrite ainsi.

Voici la version qui figure dans le livre :

— Ça n’a pas l’air très engageant, ton truc, déclare mon père alors que je pose le plat sur la table.

La moutarde me monte au nez d’un coup, sans prévenir, façon bombe atomique. Je balance les maniques devant moi.

— C’est bon ! criai-je. Trop, c’est trop, j’en ai ras le bol ! Tu ne pourrais pas arrêter de critiquer tout ce que je fais ?

— Je ne critique pas tout ce que tu fais, réplique-t-il, je donne simplement mon avis. On n’a plus le droit d’exprimer son ressenti, maintenant ?

— Lucien, je t’interdis de parler comme ça à papa, me sermonne Christophe.

— Ta gueule, toi !

— Répète un peu ?

— Calme-toi, Lucien, m’intime Jess d’un ton sec.

Vous le voyez : le ressenti de lecture est nettement différent. Le degré de pression dans la cocotte-minute a un peu augmenté. 😅

Parce que dans la deuxième version, des personnages antagonistes viennent créer de la friture sur la ligne, poser des obstacles en travers du chemin du protagoniste.

Ces personnages-là sont essentiels, car ils créent la résistance qui oblige le protagoniste à sortir de sa zone de confort et à se battre pour atteindre ses objectifs.

Plus leur force d’opposition s’accroît, plus l’action gagne en intensité.

C’est pourquoi j’aime à dire que les antagonistes sont le véritable moteur du récit.

L’antagoniste, moteur du récit

Si vous écrivez un roman, réfléchir à vos personnages antagonistes est une étape incontournable.

Une erreur fréquente en la matière (que commettent parfois même des romanciers aguerris), c’est tout bonnement l’absence d’antagoniste, notamment dans les romans de quête ou d’enquête, de secrets de famille, les livres de littérature blanche.

Je vous le disais hier, c’était l’un des défauts les plus flagrants de mon premier roman La génération spontanée des grumeaux. Mon héroïne s’attelait à comprendre un secret de famille et se baladait tranquillement d’indice en indice, de coïncidence en décision, sans que rien ne vienne malmener sa trajectoire.

Au bout du compte, mon roman restait “gentil”, voire un peu naïf, sans tension dramatique suffisante.

« Conflit narratif » ne signifie pas uniquement « conflit »

Alors vous allez peut-être me dire : “mais moi, j’écris un roman psychologique, je ne peux pas mettre en scène des disputes toutes les deux pages”.

Et c’est là qu’il est important de faire une distinction, entre “conflit narratif” et “conflit”.

La notion de conflit narratif est bien plus large qu’une simple dispute (même si la présence de prises de bec entre personnages est toujours fortement recommandée 😊).

Elle englobe toutes les situations qui génèrent de l’inconfort ou des émotions douloureuses pour le protagoniste.

Je peux reprendre un petit exemple personnel ici : Angela, l’héroïne de mon roman Psy, jeûne et randonnée, vient d’apprendre que ses confrères préparent une fête surprise en son honneur. Elle appelle sa mère pour décaler leur dîner prévu le soir même.

Si j’écris le dialogue suivant :

— Tu annules notre dîner, alors ?

— C’est possible, mais rien n’est sûr encore.

— D’accord, alors profite bien de ta soirée, ma chérie. Tu me raconteras.

Vous voyez que pour aimanter le lectorat, ce n’est pas optimal.

Par contre, si je choisis d’agencer le dialogue différemment (tel qu’il figure dans mon roman) : — Tu annules notre dîner, alors ? me demande ma mère d’une voix d’outre-tombe.

La culpabilité me serre la gorge tandis que je tente de nuancer :

— C’est possible. Mais rien n’est sûr, leur fête surprise aura peut-être lieu un autre soir. Elle soupire.

— Ils pourraient décaler, non ? Ce n’est pas pour t’embêter, mais le mardi est un jour éreintant pour moi. […]Te voir me fait du bien.

Sa voix tremble alors qu’elle prononce ces mots, et je sens l’anxiété m’envahir.

— Je sais, maman. Ce n’est pas moi qui décide de la date.

— Je t’embête, excuse-moi. Tu as mieux à faire que t’occuper de ta mère.

Vous constatez que même en l’absence de cris, de heurts, la fête d’Angela est déjà gâchée. Le seul fait de jouer sur le dévouement et la culpabilité de mon héroïne suffit. Et la scène n’a plus du tout la même texture.

Ces exemples le montrent assez clairement : sans antagoniste, pas de tension.

Et j’irai même un peu plus loin : sans antagoniste calibré pour votre histoire, pas de tension. Car à ce stade, certain(e)s auteur(e)s se contentent d’emprunter à une série ou un roman un personnage antagoniste qui leur a plu.

Ils le plaquent sur leur histoire, et espèrent le même effet, mais cela ne fonctionne pas, car un antagoniste convaincant doit être façonné sur mesure en fonction de votre protagoniste et de votre intrigue.


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.