« Faire œuvre de la situation » : contre l’excès d’exposition

Au programme aujourd’hui : je vais vous parler de dessins de rue, de psychothérapie, de situation, et de la manière dont tout cela peut vous aider à résoudre un problème très fréquent dans les romans.

Je commence avec cette question : Connaissez-vous Ernest Pigon-Ernest ? Il s’agit d’un artiste plasticien français, précurseur du street art. Dont certaines œuvres sont des icônes mondiales.

Il est célèbre pour ses dessins de figures humaines très réalistes, en noir et blanc, réalisés dans son atelier. Qu’il colle ensuite dans la rue, sur des murs, des escaliers, des façades…

Mais attention : il ne s’agit en aucun cas de collage « décoratif ». Chacune de ses œuvres est pensée pour un endroit précis. La texture du mur, la lumière, les nuances de couleurs, l’histoire et la mémoire des lieux, tout compte.

Sa démarche, Ernest Pignon-Ernest l’explique ainsi (je trouve ça brillant !) : « Mon œuvre, ce n’est pas mon dessin, c’est ce que provoque le dessin dans le lieu. Longtemps des gens ont écrit que je faisais des images en situation, que je faisais des œuvres en situation ; non, je fais œuvre de la situation. »

« Faire œuvre de la situation ».

De l’art de rue à la thérapie

Cette expression, et son origine artistique, je les ai découverts par l’intermédiaire du psychologue Jean-Marie Robine. L’un des pionniers de la Gestalt-thérapie en France. Dans un entretien au sein d’une revue spécialisée, ce dernier expliquait avoir été percuté par les propos d’Ernest Pignon-Ernest.

En les lisant, il s’était dit : « Voilà, c’est ça qui m’anime comme thérapeute. Je veux que ma séance, ça ne soit pas une œuvre dans la situation, mais une œuvre de la situation. » Avec l’idée de faire des paramètres de la situation « l’outil thérapeutique fondamental ».

C’est l’essence même de la Gestalt-thérapie. (Petite remarque : le mot œuvre est à prendre ici dans le sens d’un travail et non d’une œuvre artistique).

Je peux prendre un exemple pour que ce soit plus clair. Imaginons un patient qui consulte pour un problème de timidité. Une première approche possible, en psychothérapie (et tout à fait défendable), consiste à se centrer uniquement sur le contenu.

Analyser, comprendre ce que ce patient raconte. Rechercher avec lui des causes à son trouble dans son passé. L’autre possibilité, c’est de prendre en compte ce contenu, bien sûr, mais aussi (et surtout) la manière dont ce contenu est amené, ici et maintenant.

Le comment, en sus du quoi. Peut-être ce patient va-t-il parler tout bas. Éviter le regard de la thérapeute. Bafouiller, rougir, s’excuser. En Gestalt-thérapie, nous avons une grande confiance dans ce processus.

L’idée que ce qui « occupe » le ou la patient(e) va se manifester d’une manière ou d’une autre dans les formes de la rencontre. Vous le voyez dans mon exemple, avec ce patient timide : Le problème n’est plus seulement raconté.

Il est là, dans le présent. Éprouvé, manifeste. Et plutôt que travailler à partir du récit de ce qui se passe « au-dehors », on peut alors travailler sur ce qui est en train de se passer ici et maintenant, dans le contact, dans la rencontre.

Le fléau de l’excès d’exposition

Si je vous raconte tout cela, c’est parce que je fais un parallèle avec l’écriture. L’un des problèmes les plus fréquents chez les auteur(e)s débutants c’est l’excès d’exposition. Surtout en début de roman (mais le souci peut se propager partout 😅).

Exposer, c’est expliquer au lieu de faire vivre. C’est raconter la vie du personnage, son passé, le contexte, les causes… Bref : parler du conflit

au lieu de le faire exister sous nos yeux.

Cela ne veut pas dire que les passages d’exposition sont interdits. Ils ont leur place et sont nécessaires par moments. Mais lorsqu’ils envahissent tout comme des mauvaises herbes, ils ont des conséquences problématiques :

Surcharge d’informations. Absence criante d’émotions. Difficultés de mémorisation chez votre lectorat. Manque d’enjeux, de conflits narratifs, de suspense. Car on apprend des choses sur le personnage.

Mais on ne le rencontre pas vraiment.

Faire surgir le conflit de la situation

Si, a contrario, on garde en tête cette idée de « faire œuvre de la situation », tout change. Depuis que je connais cette expression, je trouve qu’il s’agit de la meilleure traduction de ce que les scénaristes anglophones appellent « dramatazing ».

Mettre le conflit narratif en scène. Et le mot le plus important ici, selon moi, c’est « de ». Ce n’est pas juste œuvrer « dans » la situation. En déposant notre protagoniste comme un pion autonome dans un décor inerte.

Mais c’est l’insérer dans une situation qui le façonne autant qu’il la façonne. Se placer dans l’ici et maintenant, mettre le personnage en mouvement. Et utiliser tous les paramètres en présence pour faire surgir le conflit narratif.

Je peux vous donner un petit exemple simple, ici. Tiré de mon premier roman publié, Le début des haricots. Au début de l’histoire, j’ai cherché à montrer les difficultés rencontrées par mon personnage Anna pour cesser de cogiter et se détendre un peu.

J’aurais pu la faire parler ou réfléchir sur ce sujet. Mais au lieu de ça, je l’ai catapultée dans une séance de méditation de groupe. Et montré de quelle manière son problème s’actualisait dans le présent.

Je n’ai pas eu besoin de lister des traits de personnalité. Ni de raconter son enfance par le menu.

Pour le dire autrement : Vous n’avez pas besoin d’expliquer ou nommer toute la psychologie de votre personnage pour qu’elle soit perçue et comprise. Et c’est là l’un des grands enjeux du début d’un roman.

Passer de : « Je décris le problème de mon protagoniste ». À : « Je place mon protagoniste au creux d’une situation dans laquelle son problème émerge spontanément. » Parce que ce que votre lectorat cherche, ce n’est pas une somme d’informations.

C’est une expérience émotionnelle. Une vraie rencontre avec vos personnages. Alors si vous sentez que vous êtes aspiré(e) par des envies irrépressibles d’exposition 😉, demandez-vous toujours comment vous pourriez plutôt faire oeuvre de la situation.


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.