Aujourd’hui je vous ai préparé un mail plus long que d’habitude. Parce que j’avais envie de vous proposer une chose que je n’ai encore jamais faite : Décortiquer un roman de littérature blanche à succès, à la lumière des conseils d’écriture que je dispense dans mes masterclass.
À l’origine de cette newsletter, un commentaire sous l’un de mes posts Instagram, rédigé par une personne convaincue qu’écrire ne s’apprend pas.
Le voici : « Appliquer des protocoles (à telle page il faut faire ceci, à tel chapitre il est temps de faire cela) me semble la pire des choses à faire. C’est comme les méthodes pour écrire des scénarios. Je trouve ça tellement anti-instinct. C’est peut-être valable si vous voulez faire du fric, mais moins utile si vous voulez faire de l’art, car tous les écrits finissent par avoir exactement la même structure. C’est du clonage et pas de la créativité. »
Derrière ces lignes se cache une idée répandue, selon laquelle l’art, la créativité seraient synonymes d’absence totale de contraintes et de règles. Je ne suis pas du tout d’accord avec cette croyance.
Je suis même convaincue du contraire : la créativité se nourrit des contraintes. Et cela commence dès les balbutiements d’un roman : un livre s’écrit avec un ordinateur, ou avec du papier et des stylos, il s’imprime sur des pages, avec de l’encre et des lettres, et il se raconte avec des phrases, il possède un début, un milieu et une fin. Autant de contraintes incontournables, qui dessinent une structure.
Et structure ne veut pas dire oppression.
Par ailleurs, il existe une autre évidence : certains livres sont mauvais. Bien sûr c’est parfois subjectif, parfois une affaire de goût, mais il y a tout de même indéniablement des romans mal construits, mal agencés, ennuyeux, non aboutis, qui seront refusés par tous les éditeurs.
Si la seule spontanéité et l’instinct suffisaient, si tous les écrits se plaçaient sur un pied d’égalité, alors le savoir-faire des écrivains et des maisons d’édition n’aurait aucune valeur.
Comme je vous le disais en début de newsletter, ce mail sera long, parce que pour appuyer mon propos, je n’ai pas voulu théoriser dans le vide. J’ai choisi de prendre pour exemple un livre de littérature blanche que j’ai justement lu ce week-end : Monique s’évade, d’Édouard Louis.
Et de l’analyser en profondeur, à la lumière de ce que j’enseigne dans mes masterclass et des conseils d’écriture que je prodigue.
Monique s’évade, c’est un roman d’autofiction doté d’une intrigue très simple : Un soir, une mère, Monique, appelle son fils, Edouard, pour lui annoncer qu’elle veut quitter son compagnon, violent et alcoolique.
Partant de là, le roman déroule le récit de cette « évasion ».
Quelques mots sur l’auteur pour commencer : Les romans d’Édouard Louis sont traduits dans une trentaine de langues, montés sur les plus grandes scènes internationales et adaptés au cinéma.
Son nom est associé à une littérature exigeante, intellectuelle, nourrie de sociologie et de pensée complexe. En pleine littérature blanche, donc, à mille lieues de l’image d’un produit calibré.
Et pourtant, quand on soulève le capot, on découvre une maîtrise impressionnante et une architecture d’une précision remarquable. Qui bat en brèche l’idée que la littérature blanche serait une pure démarche artistique, capable de s’affranchir des règles narratives et dramaturgiques.
Une question dramatique centrale
Le premier élément notable, c’est une question dramatique qui ne nous lâche jamais. Il y a dans ce roman une question centrale qui nous tient en haleine du début à la fin : Que va-t-il arriver à la mère du narrateur ?
Comment va-t-elle s’en sortir, comment va-t-elle s’y prendre pour s’évader, comment cette évasion va-t-elle se dérouler et se terminer ? On se demande aussi quelle empreinte, quelle trace, Edouard va garder de ces événements.
Cette question qui traverse l’ensemble du roman et le porte, c’est ce qu’on appelle une question dramatique centrale. Elle nous pousse à tourner les pages, elle appelle une réponse de manière brûlante.
Et le chemin vers la réponse se décompose en étapes, sous-tendues par des objectifs locaux, dans chaque chapitre et chaque scène du roman.
Une structure narrative invisible
Le deuxième élément, c’est une structure narrative invisible, mais présente partout. On découvre une situation initiale, celle de Monique, en couple avec un conjoint violent, et celle d’Edouard, en résidence d’écriture à Athènes.
Un élément perturbateur, avec ce coup de fil un soir, et la décision de Monique de s’évader. Nœuds dramatiques, développement, résolution : le canevas est rigoureux, et permet à Edouard Louis de dérouler un roman équilibré, aux phases bien proportionnées.
Les sections (séparées par des astérisques) sont plutôt courtes, de manière à tenir le lectorat en haleine,
Par ailleurs, dès le premier chapitre, Edouard Louis entre dans le vif du sujet. Il ne se disperse pas dans de longues scènes d’exposition, il ne cherche pas à raconter le passé des personnages, qui est qui et qui fait quoi dans la vie, de façon détaillée.
La mère appelle Édouard pour lui annoncer qu’elle veut quitter son conjoint, et c’est tout. Nous sommes immédiatement plongés au cœur du conflit narratif principal. Un démarrage clairement orienté vers l’accroche, pour inviter le lectorat à entrer dans l’histoire.
Deux co-protagonistes, un seul et même objectif.
Dans ce roman, Édouard Louis met en scène deux co-protagonistes, la mère et son fils. Deux personnages d’égale importance, qui vivent tous deux des conflits narratifs actifs (c’est-à-dire des situations d’inconfort au sein desquelles ils sont en mesure d’agir). En dramaturgie, la règle d’or pour qu’une histoire à protagonistes multiples soit unifiée, c’est de faire partager à ces derniers le même objectif.
Sans cela, chacun suit sa propre trajectoire, et le récit s’éparpille. Edouard Louis suit scrupuleusement cette règle ici. La mère et le fils partagent les mêmes objectifs, à savoir : Sur le plan de l’intrigue (des événements de l’histoire) : l’évasion de Monique.
Et sur le plan de l’arc trajectoriel des personnages (leur trajectoire d’évolution psychologique) : un profond besoin d’émancipation partagé. Cet objectif commun est d’ailleurs apparent dans le texte, puisqu’Édouard Louis dit à propos de sa blessure et de celle de sa mère qu’elles sont liées, jumelles.
« Cette blessure commune, cette blessure qui n’est ni à elle ni à moi, mais qui est entièrement à nous deux. »
Du conflit narratif, sans discontinuer.
Les conflits narratifs sont le moteur de toute histoire. Avec un point de vigilance à garder : le mot « conflit » ici ne se réduit pas à la dispute. Le conflit narratif, dans le sens où je l’entends, c’est l’inconfort du personnage au sens large, les émotions douloureuses, les épreuves à surmonter. Le livre d’Edouard Louis est rempli à ras bord de ces inconforts-là.
Les personnages sont privés de leurs ressources, poussés dans leurs retranchements, hors de leurs zones de confort. Par moments, on se dit à leur propos : « oh non, ils ne vont pas faire ça »… et ils le font quand même.
L’auteur maîtrise la règle d’or consistant à ne pas pacifier trop prématurément les conflits.
Un thème fort, et un véritable point de vue sur ce thème.
Le thème du livre est puissant, et présent dès le titre : l’évasion. L’émancipation, la quête de liberté, le patriarcat, les oppressions et les conditionnements que ce dernier engendre.
Souvent, quand on pense à ce qui pousse notre lectorat vers l’avant dans le livre, on se figure que tout repose sur le mystère (c’est à dire la question « comment en sommes-nous arrivés là ? ») et le suspense (c’est à dire la question « et maintenant, partant de là, que va-t-il arriver ? »).
Mais en réalité le thème en lui-même est déjà un moteur, lorsqu’on brûle de savoir ce que l’auteur(e) va nous en dire.
C’est ce que je répète souvent quand je parle du thème : Un thème, ce n’est pas juste un mot. Ce n’est pas juste « l’évasion » ou « le patriarcat ». C’est le point de vue sensible et singulier de l’auteur sur ce thème. Dans Monique s’évade, ce point de vue est net, exposé avec clarté :
« Combien de personnes, combien de femmes, changeraient de vie si elles obtenaient un chèque ? » « La liberté n’est pas d’abord un enjeu esthétique et symbolique, mais un enjeu matériel et pratique. » « La liberté a un prix. »
La promesse.
Le thème d’un roman rejoint ce qu’Éric-Emmanuel Schmitt appelle « la promesse », et ce que Jessica Brody, dans son livre Save the cat, appelle les « fun and games ». Cette promesse est présente dès la quatrième de couverture (ici, c’est la promesse d’assister à l’évasion et à la quête de liberté d’une femme longtemps opprimée par les hommes), elle participe de l’engagement du lectorat.
Des personnages auxquels on s’attache, et ce n’est pas par hasard.
Le point de vue interne, en « je », nous fait entrer dans la peau d’Édouard. Il partage avec nous ses doutes, ses failles, ses problèmes, créant ainsi un sentiment de proximité. La question de la honte, par exemple, est lancinante, ce qui est très touchant. « La honte est une mémoire », écrit le narrateur, lorsqu’il se souvient de blessures qu’il a infligées à sa mère sans avoir connaissance de ce qu’elle vivait.
Un autre levier d’attachement très classique en narratologie, c’est le fait de se sentir désolé(e) pour les personnages. Ici, on est désolé(e) pour ce fils qui a connu une enfance si douloureuse. Désolé(e), surtout, pour cette mère, opprimée par des maris alcooliques et violents.
L’attachement vient aussi quand on voit les personnages prendre soin les uns des autres. Ce fils qui veille sur sa mère avec tendresse et humanité est terriblement attachant. Cette mère qui s’excuse auprès de son fils pour tous les moments où elle n’a pas été à la hauteur est émouvante.
Pour finir, les qualités des personnages constituent de puissants vecteurs d’attachement avec le lectorat. Les qualités humaines d’Edouard, par exemple : sa générosité, son empathie, sa bienveillance, son humilité, sa lucidité.
Et ses qualités enviables, admirables : son intelligence, sa culture.
Un antagoniste fidèle à sa fonction.
Il y a dans ce livre un personnage antagoniste bien défini : l’homme violent que la mère quitte. Il est bien campé en termes de fonctions dramaturgiques au sens où il entrave la trajectoire des protagonistes à la fois sur le plan de l’intrigue (en tentant d’empêcher la mère de déménager) et sur le plan de l’arc trajectoriel, en cherchant à interrompre la tentative d’émancipation, le gain de liberté, c’est l’endroit du besoin profond existentiel.
On retrouve aussi ici ce dont je vous ai parlé la semaine dernière : dans un roman réussi, chaque personnage possède une fonction, agoniste ou antagoniste. Parce que dans ces situations douloureuses, ces moments charnières, ces tournants de vie qu’un roman relate, les choses se polarisent naturellement : un « camp » qui soutient les protagonistes, les aide, et un autre qui les entrave et tente de bloquer leurs avancées.
Un arc de transformation, tricoté pas à pas.
Si vous me suivez depuis quelque temps, vous savez peut-être que les arcs trajectoriels de personnages (leur transformation psychologique) font partie de mes grandes lubies dans la vie. 😊
Et dans Monique s’évade, Edouard Louis déroule deux arcs trajectoriels d’une grande subtilité. En amont, la mère se raconte un « mensonge » : « je ne peux pas vivre pour moi-même. Je ne peux pas partir, c’est trop dur. La liberté, ce n’est pas pour moi. »
Et dans le cours du roman, elle va détricoter cette croyance pas à pas, pour mettre en place ce qu’on appelle en Gestalt-thérapie, de nouveaux ajustements créateurs. Une manière nouvelle de vivre, à l’opposé du « mensonge » initial.
Du côté du fils, l’arc nous montre de quelle façon ce qui arrive à sa mère mène Edouard vers des prises de conscience cruciales, notamment à propos de son histoire et de la honte.
Il apparaît dans ce livre une chose que je répète souvent (c’est l’une de mes spécificités dans le paysage des conseils d’écriture) : pour construire un arc trajectoriel de personnages, il faut être attentive/attentif à donner accès, pas à pas, tout au long de l’histoire, aux ressentis et aux éprouvés du protagoniste.
Afin que la transformation psychologique finale ne tombe pas du ciel.
Ici, Édouard Louis use du Show don’t tell, ce procédé narratif qui consiste à montrer plutôt que dire. Des événements parfois très basiques, acheter des meubles, louer une maison, faire des recherches immobilières, viennent constituer le véhicule symbolique de la transformation.
Le style, bien sûr, est au rendez-vous.
L’auteur écrit dans un style soutenu, fluide, agréable, parfois un peu précieux. Avec des changements constants de modes de narration : on passe d’une scène d’action à une description, on bascule vers un souvenir, une pensée interne, une réflexion. Ces variations de rythme, de forme et de propos maintiennent l’attention du lectorat, qui ne sait jamais à quoi s’attendre pour la suite.
Du côté des dialogues, ils sont souvent assez simples mais emplis de sous-texte, d’implicite, ce qui les rend crédibles et réalistes.
Pour finir, j’aimerais revenir sur une chose que j’ai dite au début : Monique s’évade est un roman d’autofiction et non une autobiographie. écrire un roman à partir de faits réels en s’appuyant sur son propre vécu est une démarche exigeante, qui nécessite un vrai travail à la fois sur le style et la structure. Plutôt que chercher la vérité factuelle, Edouard Louis recherche la vérité émotionnelle. Il ne transcrit pas, il transforme.
Et c’est ce pas de côté qui sépare un manuscrit refusé par les éditeurs, d’un roman traduit en 30 langues.
J’ai pris beaucoup de notes en lisant ce livre et je pourrais encore vous en parler longtemps, vous parler de creuset selon Dan Brown, de high concept, d’intrigue relationnelle ou d’impact émotionnel.
Mais ce mail est très long alors je vais m’arrêter là et revenir sur le commentaire mentionné en introduction. Je doute fort que la personne qui l’a posté apposerait le terme « clonage » sur le livre d’Edouard Louis.
Ce roman puissant, émouvant, semble profondément instinctif en apparence, mais il est pourtant porté par une structure au cordeau, vectrice d’émotion. Ma conviction profonde, c’est que les écrivains jardiniers possèdent un architecte intérieur virtuose, une capacité à manier spontanément, et avec brio, toutes les règles de la narratologie.
C’est le cas d’Edouard Louis, qui détient une conscience aiguisée de la narration. Mais ce n’est malheureusement pas le cas de la plupart des auteur(e)s qui débutent. Non par manque de talent, mais parce que ce regard, cette maîtrise s’apprennent, quoi qu’en disent les défenseurs du « tout instinct »… et la bonne nouvelle, c’est que c’est un apprentissage infini et plus que passionnant. 😊
Car, comme je vous le disais au départ, la contrainte n’est pas l’ennemie de l’art, elle en est la condition.
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.