Au programme aujourd’hui, nous allons parler de sociologie, d’égoïsme et de CDD… pour en venir à la psychologie de vos personnages de roman. (Vous trouverez toutes mes sources du jour à la fin de cet e-mail).
Cette semaine, j’ai posté sur Instagram un carrousel à propos des descriptions dans un roman. Et voici l’un des commentaires que j’ai reçus sur ce post : « La façon dont nous voulons lire aujourd’hui est quand même très liée à la façon dont nous consommons d’autres médias finalement.
À mesure que l’on s’habitue à une certaine rapidité, à des rebondissements constants, on voudrait toujours pouvoir être pris dans une action. Du coup, plus personne ne veut supporter des passages descriptifs contraignants. »
Cette remarque me semble tout à fait pertinente. Et l’on peut la développer de manière bien plus large. Car ces changements d’habitudes et d’état d’esprit concernent les lecteurs et les lectrices, en effet.
Ils reflètent l’évolution de notre société. Mais depuis mon fauteuil de Gestalt-thérapeute, je peux également dire qu’ils concernent la psychothérapie. Et que ces constats peuvent aussi s’extrapoler à nos personnages de roman… j’aimerais, pour vous en parler, effectuer un parallèle entre les arcs trajectoriels des personnages et le cheminement en psychothérapie.
La société liquide (Bauman)
Il existe en sociologie un concept assez connu, développé par le philosophe et sociologue Zygmunt Bauman : la société liquide. Selon Bauman, nos sociétés sont passées d’un état solide à un état liquide.
Autrefois, la société était enracinée dans des valeurs indéboulonnables, solides, que personne ne discutait. On ne se demandait pas ce qu’était un couple ni pourquoi il fallait dédier sa vie au travail, on ne questionnait pas la religion : on occupait des rôles, tracés d’avance, et ils allaient de soi.
D’un côté, ces cadres étaient extrêmement étroits, enfermants, maltraitants, mais d’un autre côté, ils installaient une philosophie de durabilité et du lien social. À l’inverse, la modernité a tout fait fondre et la société est, pour Bauman, devenue liquide.
Dans une société liquide, il y a moins de liens, moins de collectif, mais beaucoup plus de liberté individuelle et de consommation. La vie devient plus changeante : les couples se font et se défont, on signe des contrats de travail à durée déterminée, on achète des objets jetables, chaque information chasse la précédente dans un tourbillon incessant.
On est bien plus libre, mais on a moins d’ancrage, moins de socles.
Le chercheur Simon Tabet explique que pour Zygmunt Bauman, rien n’est tout noir ou tout blanc. Selon lui, « l’humain est en équilibre entre sécurité et liberté ». Et « ce n’est pas en étant totalement solide ou totalement liquide que nous calmerons nos angoisses existentielles ou trouverons une forme de société parfaite ou cohérente ».
Il nous faut trouver un juste équilibre entre les deux.
Cette évolution de la société s’est répercutée en psychothérapie. Je n’ai pas connu la thérapie dans les années 1960-1980. 😊
Mais mes formateurs nous ont souvent expliqué qu’autrefois, l’objectif consistait surtout à se libérer des liens sociaux, familiaux et religieux. À développer un « bon » égoïsme afin de « devenir soi-même ».
Or, ces gains du côté de la liberté et de l’individualisme ont généré, dans le même temps, des ruptures de liens et d’appartenance. Comme le dit le thérapeute Joseph Caccamo : “Dans les années 50, ce qui était thérapeutique, c’était de se libérer du lien. Dans notre société, devenue « liquide », ce qui se rencontre le plus souvent, c’est le besoin de rétablir du lien.”
Autonomie ou appartenance ?
Et je trouve que, partant de là, on peut facilement glisser vers nos personnages de roman. Ce basculement du solide vers le liquide les concerne aussi : il est au cœur de leurs arcs trajectoriels.
Je vous en parlais dans cet épisode du Lab : l’un des dilemmes les plus fréquents dans la trajectoire psychologique d’un personnage, c’est cette balance entre autonomie et appartenance.
Pensez aux histoires que vous aimez. Vous verrez qu’au fil des pages, il est presque toujours question de trouver le bon dosage entre les besoins d’autonomie, d’indépendance, d’individuation du personnage, et ses besoins d’appartenance, de reconnaissance, de liens, de soutien.
Le psychologue Jean-Marie Robine le formule ainsi : « Si je veux développer mon identité, ma propre voie, je dois prendre le risque de perdre des liens, de la même manière que si plusieurs fois je privilégie le lien, je prends le risque de perdre mon identité. »
Ce que je peux vous proposer cette semaine, c’est de faire le petit exercice suivant : Regardez votre roman, et demandez-vous de quel côté penche votre personnage. Cherche-t-il à se différencier, à conquérir son autonomie ?
Ou cherche-t-il, au contraire, à retisser du lien, à trouver du soutien, une appartenance ?
Si je prends mon roman Le début des haricots, mon héroïne, Anna, doit s’affranchir de l’autorité d’un père qui lui dicte sans cesse sa conduite. Elle a besoin d’émancipation. Par contre, dans La journée de l’amour et de la lessive, mes personnages sont trop repliés sur eux-mêmes et familiers de l’auto-soutien.
Ils ont besoin de retisser leurs liens.
L’auto-soutien passe par le lien
Et je voudrais vous emmener un cran plus loin. Car on imagine volontiers que ces deux besoins s’opposent. Que lorsqu’un personnage doit choisir un plateau de la balance, il lui faut sacrifier l’autre.
Or, Laura Perls, l’une des fondatrices de la Gestalt-thérapie, a formulé l’idée suivante, cruciale selon moi : « L’auto-soutien est impossible sans le soutien de l’environnement. » Autrement dit : c’est parce que nous nous sentons reliés et soutenus que nous pouvons également nous sentir autonomes, confiants en nos ressources.
Je peux reprendre ici l’exemple de mon héroïne Anna. Si je considère que les deux besoins (lien vs autonomie) s’excluent mutuellement, je vais me fixer uniquement pour objectif qu’elle devienne plus indépendante, qu’elle s’endurcisse.
Mais si je pense à la manière de Laura Perls, je change de lunettes. Je me dis que si Anna n’arrive pas à affronter son père, c’est parce qu’il n’y a pas suffisamment de soutien dans son environnement.
Alors je la place dans un groupe de psychothérapie, au sein duquel elle expérimente la possibilité de se mettre en colère dans un cadre sécurisé. Je lui offre une relation amoureuse, chaleureuse et protectrice.
Je fais surgir un personnage secondaire qui lui témoigne de la compassion, lui dit que ses besoins sont légitimes. Et c’est ainsi qu’elle devient capable de tenir tête à son père. Elle chemine vers l’autonomie en passant par une étape d’appartenance et de liens.
C’est la piste que je vous suggère pour vos arcs trajectoriels : Demandez-vous de quelle manière vous pourriez faire vivre à votre personnage de nouvelles expériences de soutien, afin d’accroître ses capacités à s’auto-soutenir.
Les deux vont de pair. Car comme le disait Bauman, il s’agit de trouver un équilibre entre les deux. Solide/liquide, autonomie/appartenance. En psychothérapie, on dit d’ailleurs que c’est un équilibre qui reste toujours provisoire, sans cesse à réajuster, à réinventer.
Et un roman, à mon sens, la saisie, un moment charnière dans lequel le personnage, aux prises avec un déséquilibre, se met en mouvement pour retrouver l’équilibre qui lui conviendra, à ce point précis de son existence.
Voilà pour mes réflexions de la semaine…
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.