Le sous-texte : donner de la profondeur à votre roman

Vous connaissez probablement le dessin du vase d’Edgar Rubin. Cette image sur laquelle on peut voir soit un vase, soit deux visages se faisant face.

Elle illustre ce que l’on appelle la perception figure-fond. Un concept de Gestalt-psychologie, courant de psychologie et philosophie du début du XXème siècle. L’un des fondements de la Gestalt-thérapie.

Je parlais donc de perception figure/fond. Si en regardant l’image, vous voyez un vase, ce vase est la figure. Les visages constituent alors le fond, vous ne les distinguez pas. Lorsque vous voyez les visages, à l’inverse, le vase se mue en fond.

Indistinct. Tandis que les contours de la figure (les visages) nous apparaissent bien définis.

Le fond est défini par la figure

Les théoriciens de la Gestalt-thérapie insistent sur l’idée que le fond n’est pas une somme de choses figées. Quand vous regarde le dessin, le fond n’est pas la feuille de papier ni l’écran de votre ordinateur.

Le fond n’est pas fixe (= la feuille de papier, l’écran d’ordinateur). Le fond est défini par la figure. Si la figure est le vase, le fond sera fait des visages. Et vice versa. C’est un phénomène dynamique.

Et c’est pareil dans la vie. Dans la vie, tout ce qui fait pour nous fond et figures se transforme en permanence de manière dynamique. Ce sont des expériences éphémères, et non une carte de géographie.

Cette idée d’expérience éphémère je la garde toujours en tête quand j’écris. Cela rejoint ce que je vous ai dit hier à propos des émotions du lectorat. Le fait que la fabula, le monde narratif correspondant à l’histoire racontée, n’est pas une propriété stable du texte.

Mais une construction de sens bâtie par le lectorat. Je pars d’une idée de scène. Je me la représente et je l’explore mentalement. Puis, à chaque phrase, je sélectionne ce qui fait figure pour moi, et relègue le reste dans le fond, indifférencié, indistinct, changeant.

Et chacun de mes lecteurs, chacune de mes lectrices va s’approprier, par sa propre dynamique figure-fond, ce que je lui donne à lire.

La profondeur de champ du texte

Le corollaire de cette idée, selon moi, c’est que nous devons, en tant qu’auteur(e), être très attentif(ve) à la “profondeur de champ” de notre texte. Afin de laisser de l’amplitude à nos lectrices, nos lecteurs.

La possibilité de s’approprier l’histoire. Un espace permettant la mise en résonance de leurs “constellations affectives”. Et pour ce faire, il nous faut donner de l’épaisseur à notre texte.

J’aime bien, ici, reprendre l’image du travail en Gestalt-thérapie. (Vous voyez que je fais des va-et-vient entre plusieurs figures 😉). Au cours d’une séance, pour le ou la patient(e), ce qui fait figure en général, c’est le contenu de son récit.

Tandis que le ou la thérapeute va “jongler” avec plusieurs figures : La figure constituée par le récit de la personne, bien sûr,

mais aussi la figure constituée par sa manière de dire les choses, l’atmosphère de la séance, l’organisation de ce récit… Une patiente va, par exemple, me parler de son problème de confiance en elle.

Et sur le moment, c’est le contenu de ce récit-là qui fera figure pour elle. Mais moi, en tant que thérapeute, je ne vais pas me “contenter” du contenu du récit. Je vais naviguer entre ce contenu, et ce que j’observe dans l’instant, le ton de sa voix, les échanges de regards, l’expérience immédiate, mes ressentis à son contact, l’ambiance…

Je vais superposer le récit de la personne et l’expérience immédiate vécue entre nous dans la séance.

Le travail d’un écrivain est similaire, sur bien des points. Lorsque nous ciselons le suspense, que nous instillons de l’implicite, que nous tissons des ambiances, nous sortons du contenu pur et dur.

Nous superposons différentes dimensions. Nous faisons en sorte de créer des textes riches. Un texte riche, c’est un texte qui donne au lectorat la possibilité d’ouvrir des portes. De se créer une “fabula” foisonnante, avec de nombreuses résonances émotionnelles.

Le sous-texte

Les scénaristes ont une expression très simple pour parler de tout cela. “Le sous-texte”. Le scénariste américain Karl Iglésias dit par exemple : “Le sous-texte est la signification sous le texte. C’est le véritable sujet de la scène, même si les mots parlent d’autre chose.”

Dans un bon roman, comme dans la vie, le sous-texte est omniprésent. Un vrai mille-feuille de significations. Certains personnages ne disent pas ce qu’ils pensent, font le contraire de ce qu’ils désirent.

Ils créent des malentendus, tournent autour du pot, trainent dans des silences éloquents. Leurs gestes trahissent leurs émotions, ils répondent à une question par une autre question. Leur manière d’entrer en contact avec les autres parle de leurs blessures d’autrefois.

Ils refusent d’écouter leurs besoins profonds, s’enferrent dans des problèmes qu’ils ont eux-mêmes créés sans s’en rendre compte. Ils cherchent à séduire, à négocier, à fuir, leurs actes contredisent parfois leurs paroles.

Il y a de l’implicite.

Tout cela, évidemment, le lectorat le perçoit. Je dirais même : le lectorat ADORE le percevoir. Il déteste qu’on lui dise les choses platement. Mais il souhaite qu’on les lui montre, afin de comprendre par lui-même.

Il a besoin de la profondeur de champ dont je vous parlais ci-dessus.

En narratologie, la voie royale pour créer cette profondeur de champ, c’est l’utilisation du Show Don’t Tell. C’est le secret des romans immersifs et captivants. Il nous donne des clés précieuses pour choisir chacune de nos phrases.

Choisit quels éléments nous allons mettre en figure. Le Tell génère des phrases plates, qui rendent le lecteur passif. Tandis que le Show ouvre sur une dynamique figure/fond puissante.


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.