En psychothérapie, l’une de mes boussoles est contre-intuitive. Les patient(e)s ne la soupçonnent pas. (Petite parenthèse, si vous êtes abonné(e) depuis peu à cette newsletter : j’exerce la psychothérapie en tant que Gestalt-thérapeute, après avoir été médecin, et je fais souvent des parallèles dans mes emails entre l’écriture et la thérapie.)
Cette boussole, c’est l’idée qu’au cours d’une séance, le thérapeute n’a pas pour objectif global de soutenir la personne. Mais plutôt de soutenir le processus en cours.
Cela n’enlève absolument rien au fait qu’une thérapeute est bienveillante, contenante, plein d’accueil et de curiosité pour ses patient(e)s. Mais cela signifie que, par moments, on s’oriente vers l’étayage du processus à l’oeuvre, même si cela entraîne un peu plus d’inconfort pour la personne.
Je vous donne un exemple pour que ce soit plus clair : Imaginons qu’une patiente éprouve le besoin de m’écrire un mail entre ses séances de thérapie. Qu’elle me parle de cet élan, puis me dise : « mais je n’en ferai rien car je ne voudrais pas vous déranger ».
À ce moment-là, je ne vais pas soutenir ce mouvement de retrait, même s’il est plus confortable pour ma patiente. Je vais, au contraire, l’encourager à m’écrire lorsqu’elle en ressent l’envie.
À prendre le risque de me déranger, ou de traverser des sentiments inconfortables en osant. Pour que nous puissions voir ensemble ce que cela lui fait vivre. Et innover pour elle, à deux.
Soutenir le processus, c’est accompagner ce qui peut l’aider à sortir d’une peur excessive, paralysante d’embêter autrui. C’est l’amener à prendre conscience des souffrances qui émergent, des émotions, des répétitions, et à se risquer vers la nouveauté.
Dans son livre « La pleine conscience en psychothérapie », le psychologue Jean-Marie Delacroix nous dit : « Nous soutenons le processus jusqu’à ce qu’il mette en déséquilibre les constructions névrotiques qui sont devenues inutiles dans le contexte actuel, mais qui se répètent au point qu’elles sont devenues une seconde nature. »
Soutenir le processus, pas le personnage
Si je vous parle de tout cela, c’est parce qu’il me semble que cette boussole de thérapeute peut s’appliquer aux écrivains. Votre but n’est pas de materner excessivement votre personnage principal.
De prendre soin de lui tout au long du roman. Mais plutôt de le mettre au service du processus. Au service de l’intrigue, du thème, du message que vous voulez faire passer. Sans lui épargner les conflits, les coups durs, le chaos.
Ce mot chaos est essentiel. Il reflète une notion présente dans la plupart des courants de psychothérapie. L’idée qu’on ne peut pas construire du neuf sans avoir auparavant déconstruit ce qui posait problème.
Déconstruction, chaos, reconstruction, l’équation peut se résumer ainsi.
Une feuille de route par le chaos
Alors, si l’on suit l’esprit d’une démarche de thérapie, voici une feuille de route potentielle pour un roman : Amener le personnage à prendre conscience des situations figées, des blocages, des répétitions douloureuses dans sa vie.
Introduire de la confusion, du doute, du désordre dans ces constructions devenues inadaptées (en thérapie, ce serait un accueil et non une introduction de tout cela). Bref, semer le chaos (en thérapie : endurer).
Soutenir ensuite le protagoniste, par exemple à l’aide de personnages agonistes, pendant qu’il traverse ce chaos, qu’il fait face à ses démons, à l’incertitude, à l’angoisse. Laisser se manifester ce qui advient naturellement quand ces états de souffrance surgissent et que le héros ou l’héroïne en devient de plus en plus conscient.
Encourager la créativité du personnage et la reconstruction, jusqu’à ce qu’une nouvelle réalité émerge.
Ce parcours se retrouve dans nombre de romans, parce qu’il est très humain… donc très puissant. 😉
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.