Show Don’t Tell : d’abord comprendre le « Tell »

Dans l’expression Show Don’t Tell, il y a Show et il y a Tell. Alors à ce stade, vous allez me dire, merci Fanny, mais si c’était pour lire ça, j’aurais mieux fait de ne pas ouvrir cet email et d’aller prendre un goûter.

Restez encore un peu. Le goûter attendra (et le reste aussi, s’il n’est plus l’heure du goûter 😉). Parce que cette lapalissade est tout de même intéressante.

On ne parle que du « Show »

Très souvent, quand on parle de Show don’t tell, on ne parle que de show. On explique comment montrer. En plongeant le lectorat au cœur de l’action. En l’immergeant dans la scène. Un exemple classique en dramaturgie, c’est celui de la fameuse belle-mère envahissante (cette pauvre belle-mère, chargée de tous les défauts 😅).

“Ne dites pas que la belle-mère est maniaque et intrusive. Mais montrez-là en train d’agir. De ranger toute la vaisselle et les placards chez son fils et sa belle fille. Alors même que ces derniers n’ont rien demandé.”

Bref, passez d’une caractéristique générale à une situation donnée. Revenez dans l’instant présent. Et montrez de quelle manière ce trait de personnalité se manifeste, notamment en relation avec d’autres personnages.

C’est vrai que c’est important. Car lorsque votre lectorat ouvre votre roman, il ne veut pas parcourir un article de presse. Il n’a pas envie qu’on lui énonce des faits. Il veut vivre l’histoire.

La voir pour la croire. Vibrer avec les personnages, ressentir ce qu’ils ressentent, traverser les événements à leur côté. Toujours cette nécessité de l’instant présent.

Mais si l’on se borne à un exemple comme celui de la belle-mère maniaque, on se contente de la pointe de la partie émergée de l’iceberg. Il reste encore beaucoup de matière à explorer. Car en réalité, la première chose à faire quand on parle de Show don’t tell, ce n’est pas de s’engouffrer dans un exemple de Show.

Mais d’abord de prendre le temps de définir tout ce qu’est le Tell. Et c’est vaste.

Un(e) auteur(e) qui souhaiterait écrire cette fameuse scène de rangement de la belle-mère chez son fils et sa belle-fille, en restant vigilant(e) vis-à-vis de l’instant présent pourrait commencer par :

Elle essuya soigneusement chacune des assiettes, puis les rangea dans le placard. L’un des verres, sur l’égouttoir, était encore sale. Elle en fut agacée. Elle attrapa une éponge à vaisselle et fit couler de l’eau dans l’évier.

Et, ce faisant, il serait encore dans le Tell. Pas une fois, mais deux. Avec, pourtant, une scène ancrée dans l’ici et maintenant.

L’« instant premier »

Quand j’ai écrit mon premier roman, il y a plus de dix ans, je n’avais qu’une vague idée de ce qu’était le Tell. Je le diagnostiquais à l’intuition. Et, ce faisant, je passais à côté de beaucoup d’éléments.

Je n’exploitais pas toutes les possibilités offertes par le Show Don’t Tell. Et puis, un jour, j’ai eu un déclic, en découvrant une notion abordée en Communication Non Violente. L’instant premier.

L’instant premier, c’est la primeur de ce qui nous traverse. Ce que nous captons par nos 5 sens, le langage non verbal, la première pensée, etc. Bref, le vécu brut, avant toute déduction, toute conclusion.

Et en littérature, tout ce qui nous décale de cet instant premier, c’est du Tell. “Le verre était sale”, c’est du Tell. Car ce qui a mené la belle-mère a cette conclusion, c’est la vision d’une tâche sur ledit verre, dans son instant premier.

D’une trace de rouge à lèvres au pourtour, par exemple. Et au passage, on pourrait ouvrir ici toute une constellation de pensées : le rouge à lèvres de sa belle-fille, tapageur, une femme qu’elle n’apprécie pas, etc.

“Elle en fut agacée”, c’est également du Tell. Ce n’est plus l’instant premier. Celui au cours duquel la belle-mère pince les lèvres, lève les yeux aux ciel, soupire ostensiblement, peste contre sa belle-fille.

Nous sommes déjà dans un instant second, qui rassemble tous les indices de la situation, pour nommer l’émotion. Et ce qu’il faut savoir, c’est que la plupart du temps, le lectorat a besoin de faire ce travail par lui-même.

Il n’a pas envie qu’on lui dise les choses. Sous peine de décrocher rapidement du roman.

Des idées comme celles-ci, à garder en tête pour distinguer le Tell du Show, il y en a beaucoup d’autres.


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