Trouver le fil rouge de votre récit : le « principe organisateur »

Quand on écrit un roman ou un récit en puisant dans son expérience personnelle, deux problèmes sont récurrents.

Le premier, c’est la platitude. Qui provient souvent d’une narration chronologique, linéaire. Les faits, alignés les uns après les autres. C’est en général ennuyeux. Car la vie ne se résume pas à une succession d’événements.

Elle est faite de multiples strates, d’émotions, d’arborescence de pensées, de paradoxes… Raconter les choses « telles qu’elles se sont passées » génère fréquemment un manque de force dans le manuscrit.

Le deuxième problème, à l’inverse, c’est le chaos. Lorsque tout se bouscule. Que nos idées sont foisonnantes, qu’elles partent dans toutes les directions. Chaque pensée en appelant une autre.

Avec l’envie de tout dire, de tout amener, tout expliquer. Écrire ainsi peut, certes, soulager. Dans l’esprit des fameuses « pages du matin » popularisées par Julia Cameron dans son best-seller Libérez votre créativité.

Mais il y a une grande différence entre se faire du bien à soi, produire un matériau littéraire brut, et rédiger un manuscrit captivant capable de toucher votre lectorat.

Je vous parle d’expérience. J’ai été aux prises avec ce deuxième écueil pour chacun de mes romans (qui comportent tous des éléments de mon histoire personnelle, même si c’est avec de nombreux pas de côté et un grand brouillage via la fiction).

Je débordais d’idées pour parler des « parents toxiques » dans Psy, jeûne et randonnée. J’avais des dizaines et des dizaines de pistes pour évoquer le syndrome de stress post-traumatique dans La journée de l’amour et de la lessive.

Un semi-remorque d’ébauches de scènes pour écrire sur l’affirmation de soi dans Le début des haricots. Il m’a fallu apprendre, au fil du temps, à organiser les choses.

Le « principe organisateur »

Et pour ce faire, je me suis notamment appuyée sur une notion de Gestalt-thérapie. Le concept de « principe organisateur ». En Gestalt-thérapie, on pose en postulat premier l’indissociabilité entre toute personne et son environnement.

Nous n’existons pas hors de notre milieu de vie, nous sommes pris(e)s dedans. Et chacun de nous vit l’expérience de son propre « champ organisme/environnement ».

Le corollaire, c’est qu’un champ n’existe jamais « en soi », tout seul. « Tout champ est champ de quelque chose ou quelqu’un », nous dit le psychologue Jean-Marie Robine. Le champ visuel, par exemple, n’existe que parce qu’il y a un œil pour voir.

Le champ de bataille n’existe qu’à cause de la guerre qui s’y déroule. Le champ de conscience n’existe que parce qu’il y a une conscience qui organise ce qui surgit. Autrement dit : un champ n’existe jamais sans ce qui l’organise, sans ce point d’ancrage qui lui donne forme.

Son principe organisateur.

De manière générale, on dit en psychothérapie que le principe organisateur basal du champ d’un être humain, c’est « la croissance ». Ça peut paraître un peu pompeux ou capitaliste, dit ainsi, mais cela parle simplement de notre nécessité à chacun(e) de nous développer, d’avancer, de satisfaire nos besoins, d’écouter nos désirs, de trouver du sens à ce qui nous arrive, etc.

En nous ajustant à notre environnement en conséquence. Si l’on descend sur une échelle plus petite, le principe organisateur d’un champ organisme/environnement, c’est aussi ce qui nous occupe dans le moment présent.

En cet instant, par exemple, le principe organisateur de mon champ, c’est l’écriture de cette newsletter. Et pour vous, c’en est probablement la lecture. Il y a bien d’autres choses importantes dans votre vie, mais de manière éphémère, votre champ se resserre là-dessus.

La lecture de cet épisode du Lab vient temporairement organiser votre champ.

Tout bon récit a un fil rouge

En matière d’écriture, c’est la même chose. Dans tout bon roman tiré d’une histoire personnelle, il y a toujours un fil rouge. Parce qu’on ne peut pas tout dire dans un manuscrit de 300 pages.

On ne peut pas partir dans tous les sens (sauf démarche artistique particulière, et bien menée). Un récit est toujours porté par une structure, une intrigue. Par un thème, un fil conducteur.

Qui prend le lectorat par la main et l’emmène dans un voyage plein de sens. (Dans tous les sens du terme : le sens comme « signification », autant que le sens comme « direction »). Un principe organisateur, c’est comme une loupe : il concentre les rayons épars de votre vécu pour en dégager l’intensité.

Il ne trahit pas l’expérience, il la rend lisible, transmissible, bouleversante.

Le (ou les quelques) principe organisateur d’un livre est d’ailleurs souvent apparent dès le titre lui-même. Je pense à La familia grande, de Camille Kouchner, ou au Consentement de Vanessa Springora.

Deux livres-témoignages, dont les fils rouges sont, pour le premier, cette notion de famille élargie (dont l’ambiance se veut conviviale et chaleureuse, dissimulant l’abus), pour le second, le consentement.

Et c’est la même chose pour les romans. Un exemple personnel : L’un des principes organisateurs de Psy, jeûne et randonnée, c’est la psychothérapie, puisque je raconte le cheminement d’une patiente en thérapie, un chapitre sur deux.

L’image de l’arbre

Trouver une porte d’entrée, un fil rouge pour votre roman ou récit inspiré d’événements que vous avez vécus n’affaiblira pas votre manuscrit, bien au contraire. Cela lui donnera plus de puissance, de densité.

J’aime bien prendre l’image d’un arbre, ici. Un arbre, ce n’est pas un gros tas de branches. C’est d’abord un tronc, sur lequel de multiples branches poussent, de façon cohérente. Vous n’aurez pas besoin de vous réfréner en matière de nombre de branches, si vous avez beaucoup de choses à dire.

Mais il vous faut tout de même un tronc. Une figure centrale sur laquelle tout le reste se greffera harmonieusement.


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.