« Nous sommes déroutants. Troublés, facettés comme du quartz, éperdus, blessés,
changeants, amoureux. Nous sommes impensables. » Cette citation de Maria Pourchet, c’est l’épigraphe de mon roman La journée de l’amour et de la lessive.
Je la trouve tellement juste. Car c’est vrai, dans la vie, nous sommes riches, faits de multiples strates. Et parfois emplis de paradoxes et de contradictions. Vous pouvez être timide dans un dîner mondain mais extravertie avec vos amis proches.
Chaleureux avec vos enfants mais dur avec vos parents. Créative et ouverte à la nouveauté dans votre métier mais inflexible sur les routines dans votre vie privée.
Toutes ces facettes coexistent. Car l’expérience humaine est mouvante, dépendante des situations, d’une infinie complexité.
Je vous parlais donc de paradoxes et de contradictions. Quand on se désire écrire un livre depuis sa propre expérience, la tentation est grande : On voudrait tout mettre. Tout dire. Faire entrer telle quelle la richesse brute dans le récit.
On aimerait montrer le personnage sous tous ses angles. Capturer toutes ses nuances. Rendre justice à sa complexité.
Un personnage n’est pas une personne
Mais un roman ou un récit n’est pas une copie verbale de la vie. Puisque la vie relève de ce que la thérapeute et anthropologue Viviana Valdès Teja appelle « l’expérience insaisissable ».
Avec un nombre infini de variables. Impossible à transcrire sur le papier. C’est ce qui fait qu’un personnage n’est pas exactement une personne. Si le protagoniste apparaît timide à la page 2, puis hyper extraverti à la page 10, votre lectorat sera perdu.
Parce que notre cerveau a besoin d’une certaine lisibilité pour entrer dans un récit. Il simplifie. Il cherche à organiser le réel.
La Gestalt-psychologie, l’une des racines de la Gestalt-thérapie, a mis en lumière la notion de figure et de fond, dans notre fonctionnement psychique. Pour qu’une forme apparaisse, il faut un contraste clair.
Si tout est important, si l’on ne repousse rien à l’arrière-plan, dans le fond, rien ne ressort.
Par ailleurs, les auteurs Perls et Goodman expliquent que nous recherchons naturellement « la structure la plus simple du champ ». Face à la complexité, notre esprit va tenter de constituer une image claire, cohérente, sensée.
Un autre élément en jeu, c’est le fait que la « mémoire de travail » humaine est limitée. Georges Miller, professeur à Harvard, a défini un « nombre magique » en la matière. Le nombre 7.
Concrètement ? Nous ne sommes pas capables de retenir beaucoup plus de 7 éléments en même temps. (Et des recherches plus récentes suggèrent même que c’est un peu moins). Si vous proposez dix traits de caractère au lectorat, il en oubliera aussitôt la moitié.
Pourquoi il faut choisir
Voilà pourquoi il faut choisir. Un roman raconte une histoire, pas mille. D’autant plus si vous écrivez depuis vous-même, à partir d’une matière première foisonnante. Et les traits de caractère de votre soi-personnage doivent servir cette trajectoire.
C’est une question de tension dramatique : Une contradiction bien choisie devient un moteur narratif. Tandis qu’un excès de contradictions noie la trajectoire. C’est aussi une question de puissance symbolique :
Un personnage de roman est plus qu’un individu, il incarne quelque chose. S’il est trop brouillon, il perd cette force universelle.
Clarifier sans caricaturer
Pour autant, clarifier une figure, ce n’est pas sombrer lourdement dans la caricature. Il ne s’agit pas d’appauvrir la complexité, mais de la rendre lisible. Si j’ai mis la citation de Maria Pourchet au début de mon dernier roman, ce n’est pas par hasard.
J’ai tâché, à partir de profils bien cernés, par exemple, pour mon personnage Jessica : une mère de famille dévouée, taiseuse, introvertie, ne s’appuyant sur personne, de rendre compte d’une forme de complexité.
Tout l’art est là :
- choisir une focale pour entrer dans votre personnage,
- réduire le nombre de traits mis en avant,
- mettre certains aspects en exergue,
- assumer une trajectoire claire, quand bien même elle traverse le chaos et le paradoxe.
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.