Cet été, mon mari, qui est aussi thérapeute, m’a tendu un livre. Les kilos émotionnels, du Dr Stéphane Clerget. « Lis ce passage, tu vas aimer. » Il s’agissait d’une liste de 7 mécanismes de pensée stressants. Parfait pour nourrir mes réflexions sur la psychologie des personnages.
Et comme sujet de newsletter.
Avant d’entamer ma lecture, je me suis fait une remarque : parler de nos projets d’écriture autour de nous, lorsque c’est possible, bien sûr, ouvre souvent des pistes inattendues. Mon conjoint connaît mon goût pour les parallèles entre l’écriture et la thérapie ; il met de côté pour moi tout ce qu’il lit d’intéressant à ce sujet.
Ces derniers mois, plusieurs ami(e)s m’ont aidée à débloquer certains axes de mon nouveau roman, m’ont donné des contacts de personnes exerçant le métier de mes personnages, une idée de documentaire pour étudier un procédé narratif original, etc.
À mes débuts, je ne parlais jamais de mes projets littéraires (par pudeur, et par peur du jugement). Mais je me suis rendu compte qu’évoquer certaines de mes recherches avait aussi du bon !
Je vais vous détailler cette fameuse liste de pensées stressantes dans un instant.
Revenons à la liste des 7 pensées stressantes. Elles sont décrites, dans cet ouvrage, comme des idées susceptibles de traverser les personnes aux prises avec de l’anxiété vis-à-vis de leur alimentation, juste avant de manger.
Mais je trouve qu’elles peuvent être extrapolées à des situations beaucoup plus diverses. Pour caractériser un personnage secondaire un peu rigide dans ses modes de pensée. Ou pour un protagoniste, notamment en début de roman, à l’orée de son arc trajectoriel (sa trajectoire de transformation psychologique).
Lorsque ce dernier n’a pas encore beaucoup de recul sur ses problèmes, les schémas répétitifs qui lui gâchent la vie.
Maximalisation et minimisation
Le 1er et le 2ème type de ces pensées stressantes forment un duo : c’est le combo maximalisation/minimisation. En tant qu’auteur(e), je crois que nous savons tous et toutes très bien ce dont il s’agit. 😅
Cela consiste à attribuer une importance démesurée à certains faits, tout en dépréciant en parallèle les événements positifs, même s’ils sont plus nombreux. Par exemple : Ne retenir que l’unique critique négative sur notre roman, en reléguant à l’arrière-plan les vingt critiques positives concomitantes.
Je trouve très ludique l’idée de faire vivre ce sentiment à notre protagoniste. L’impression d’être médiocre ou pitoyable après une petite remarque négative au milieu d’un océan de louanges.
Parce que c’est très humain. Et que c’est par conséquent une source d’identification, donc d’attachement au personnage, très puissante.
La généralisation excessive
Le troisième, c’est la généralisation excessive. L’idée que lorsqu’on échoue dans une situation ponctuelle, c’est qu’on est globalement incompétent dans ce domaine. L’auteur prend, bien sûr, un exemple alimentaire : « si je craque pour une glace, c’est que je suis incapable de tenir un régime ».
Mais on peut l’utiliser de manière plus large. En ce qui me concerne, j’ai beaucoup employé ce procédé avec mon personnage Anna dans mon roman Le début des haricots, en la montrant persuadée de son incapacité totale à se relâcher après seulement deux séances de méditation compliquées.
La personnalisation
Quatrième type de pensées stressantes : la personnalisation. C’est une tournure de pensée par laquelle on se rend responsable de tous les problèmes présents ou passés. Je ne sais pas ce que cette définition vous évoque, mais pour ma part, je me dis que c’est un mécanisme assez universel… et qu’il peut être savoureux, en fiction, de pousser ce travers jusqu’à l’excès.
Vous pouvez, par exemple, vous servir de ce mécanisme pour travailler sur la culpabilité de votre personnage. Lorsqu’un protagoniste a l’impression d’être responsable du divorce de ses parents, de la dépression de son frère, de tous les malheurs de sa famille, cela augure d’un arc trajectoriel captivant !
L’abstraction sélective
Cinquième catégorie : l’abstraction sélective
Ce terme désigne la tendance à ne retenir qu’une portion d’une situation globale pour en tirer des conclusions. En d’autres termes : zoomer sur un détail pour en faire la vérité ultime sur la situation.
Par exemple, si lors d’une soirée parfaitement réussie, un invité dit au protagoniste : « Ton gâteau est un peu sec », on peut utiliser l’abstraction sélective pour mener notre héros ou héroïne à conclure que tout le monde a trouvé la fête ratée.
Là aussi, il peut y avoir quelque chose d’assez jubilatoire (ou cathartique), de charger ainsi un personnage pour mieux explorer ses failles.
L’inférence arbitraire
Sixième type : l’inférence arbitraire
Il s’agit d’une mauvaise lecture d’une situation. Avec une synthèse bancale qui conduit le personnage à une conclusion irrationnelle. On peut saupoudrer ce mécanisme d’un zest de paranoïa.
Par exemple : un personnage persuadé, à l’issue d’une réunion, qu’il va être viré parce que deux collègues étaient de mauvaise humeur et qu’un autre a froncé les sourcils (en réalité, sans rapport avec lui).
Ou bien le bâtir au prisme de ce que le personnage veut voir, de ce qu’il espère ou redoute. Un exemple : Dans Nuit de noces à Mykonos de Sophie Kinsella, l’héroïne est certaine que son conjoint va lui faire une demande en mariage.
Or ce dernier l’a simplement invitée au restaurant. Rien de plus. Aucune arrière-pensée. Mais elle projette ses attentes et bâtit un scénario complet… totalement erroné. L’inférence arbitraire est un outil parfait pour créer des situations comiques ou au contraire dramatiques.
Le clivage
Dernier type de pensée stressante : Le clivage
C’est la pensée dichotomique. Être manichéen, analyser les situations sur un mode “blanc ou noir”, “tout ou rien”. Si on ne maîtrise pas tout, c’est qu’on n’a aucun contrôle. Si cette personne n’est pas disponible en permanence, c’est qu’elle ne m’aime pas.
Je trouve ce procédé intéressant pour concevoir un personnage secondaire un peu psychorigide. Car les personnages secondaires sont souvent moins nuancés que le protagoniste, avec un seul ou quelques traits de personnalité bien définis (“la maman poule”, “le grand-père bricoleur et pragmatique”…).
Je remarque, alors que je rédige cette newsletter, que j’ai souvent utilisé le clivage chez mes personnages antagonistes. Le père d’Anna obsédé par le contrôle et la perfection, dans Le début des haricots.
La supérieure de mon héroïne Éléonore, dans Le millième jour de la marmotte, convaincue que le monde se partage entre “les forts” et “les faibles”. La mère d’Angela, persuadée d’être abandonnée à la moindre petite prise de distance de sa fille, dans Psy, jeûne et randonnée.
Pourquoi ça crée de l’attachement
Ce que je me suis dit, en refermant ce livre, c’est que ces mécanismes de pensées stressantes étaient de formidables outils pour créer de l’attachement avec le protagoniste. Parce qu’ils génèrent du conflit interne, un moteur narratif puissant.
Il faut bien s’en rendre compte : Quand un personnage traverse des sentiments douloureux, qu’il est en proie aux doutes, à la peur, à la culpabilité, le lectorat est tout de suite captivé.
C’est un réflexe humain. Et plus encore : quand est désolé pour pour lui, un lien affectif se crée presque naturellement. Or, cet attachement au héros ou à l’héroïne est une urgence dès les premières pages d’un roman, bien avant l’exposition complète de l’univers ou le récit de son passé.
Car une personne touchée est une personne qui ne pourra plus lâcher votre roman.
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.