Depuis quelques mois, je suis une formation pour devenir superviseure en Gestalt-thérapie. Et lors du dernier séminaire, nous avons parlé de cadre et de règles. Avec un point de vue très intéressant amené par l’un des formateurs.
Qui m’a tout de suite évoqué le travail sur les arc trajectoriels de personnage. C’est de ce parallèle dont j’ai envie de vous parler aujourd’hui, dans ce nouvel épisode du Lab, ma newsletter sur l’écriture, en vous donnant des pistes de réflexion pour votre roman.
La première chose que ce formateur nous a fait remarquer, c’est que la notion de règles peut être vue dans un sens très large. Par exemple : Une porte impose une règle physique. Pour la franchir, il est nécessaire de l’ouvrir.
Notre coude est porteur d’une règle. Nous ne pouvons pas l’étendre à plus de 180 degrés. Notre vie entière est régie par des limites, des interdictions, des nécessités, des codes sociaux (on se dit bonjour, on s’assied à table sur une chaise dans un restaurant, etc.)… bref, un ensemble de règles.
Une règle n’est pas une impossibilité
La deuxième chose qu’il a soulignée, c’est le fait que contrairement à ce que nous avons souvent tendance à penser spontanément, règle ne signifie pas forcément impossibilité. Il n’est pas impossible de franchir un feu rouge.
Mais nous le faisons alors à nos risques et périls. On peut tenter de traverser la porte sans l’ouvrir. Mais là aussi, le résultat risque d’être douloureux. On peut rester debout pour manger dans un restaurant.
Mais cela suscitera probablement des réactions tout autour.
En psychothérapie, il est de principe de poser des règles, un cadre. Par exemple la confidentialité de ce qui est dit, la durée des séances… Afin de protéger les patient(e)s et la relation thérapeutique.
Mais cette protection n’est pas l’unique fonction de ces règles. Il en existe une autre, moins intuitive, mais très intéressante : Observer ce qui met le ou la patient(e) « au travail » en thérapie.
Si un patient arrive systématiquement en retard de 15 minutes à toutes ses séances, c’est le signe qu’il se passe quelque chose pour lui concernant la règle de l’horaire. Dont il va être important de discuter, à un moment ou un autre.
Non pour « faire respecter la règle », mais au contraire, pour questionner avec bienveillance ce qui se produit là. Cela pourrait par exemple parler d’une réticence ou d’une peur de venir.
D’un rapport compliqué au cadre. D’une colère envers le ou la thérapeute qui n’a pas pu s’exprimer auparavant. Etc. On peut donc voir une règle comme une structure au sein de laquelle un sujet va révéler une partie de sa manière d’être au monde.
En la respectant, en la contournant, ou en la transgressant. En d’autres termes : il est très pertinent d’observer de quelle façon une personne “joue” avec une règle. Cela éclaire les processus à l’œuvre pour elle.
On retrouve ces idées chez de nombreux penseurs en psychologie et philosophie. Le célèbre pédopsychanalyste Donald Winnicott disait que le cadre est ce qui rend l’expérience possible. Que la créativité des enfants naît de la tension entre sécurité et exploration.
Pour le psychologue Gregory Bateson, enfreindre une règle revient à envoyer un message sur la relation. Pour Michel Foucault, une règle ne fait pas qu’interdire, mais elle produit aussi des façons d’être.
Et Jean Piaget a montré le parcours de maturation des enfants au sujet des règles, via l’exemple du jeu de billes.
L’arc de personnage sous l’angle des règles
Bon, vous allez peut-être me dire : et mes personnages dans tout ça ? Ce que je trouve passionnant ici, c’est l’idée de regarder l’arc trajectoriel de votre protagoniste (sa trajectoire d’évolution psychologique) sous l’angle des règles.
En début de roman, la vie de votre personnage se place dans un certain cadre. Avec des injonctions qu’il ne questionne pas. Des règles intégrées de manière plus ou moins consciente. Quelques exemples personnels :
Dans mon roman Psy, jeûne et randonnée, mon héroïne Angela a pour règle chevillée au corps le présupposé qu’elle doit s’occuper de sa mère sans relâche et qu’il lui est interdit de s’éloigner.
Dans La journée de l’amour et de la lessive, mon personnage Lucien est pétri d’injonctions patriarcales. Dans Le début des haricots, Anna pense qu’il lui est impossible de désobéir aux ordres de son père, un cardiologue ultra-autoritaire.
(Je prends un seul exemple à chaque fois, mais l’on peut définir plusieurs règles de vie importantes pour chaque personnage).
Et l’un des buts de votre roman, c’est de venir bousculer le personnage dans ces zones-là. Afin qu’il se mette à « jouer » différemment avec ces règles. En choisissant volontairement de les transgresser, comme Anna qui se réfugie dans un stage de psychothérapie de groupe au lieu de se rendre au congrès de cardiologie auquel son père l’envoie.
En se retrouvant poussé malgré lui à les enfreindre, comme Angela à laquelle ses collègues offrent un stage de jeûne et de randonnée, loin de sa mère. En le poussant vers un respect extrême des règles, c’est à dire jusqu’à se sentir totalement étouffé, oppressé, à la manière de mon personnage Lucien.
Contournement de la règle, évitement, transgression, oubli, hyper-adhésion, rationalisation… : les possibilités sont multiples. Parce que chaque personnage vit dans un système de règles invisibles qui lui est propre.
Et que l’histoire commence quand ce système se fissure.
On peut alors voir les moments de basculement, notamment le point médian et le climax, comme des phases où le personnage remet les règles du départ en perspective. En découvrant qu’elles ne sont pas absolues.
Pas infranchissables. Qu’il peut les remettre en question, ou les renégocier. Qu’il peut les réaménager voire carrément les balayer, si elles vont à l’encontre de son bien-être. Cela ne se fait pas sans heurts, bien sûr.
Car les antagonistes, que les vieilles règles arrangent bien, en général, veillent au grain pour que rien ne bouge. Et parce qu’il n’est pas évident de bousculer le cadre qu’on avait intégré.
De l’hétéronomie à l’autonomie
Mon formateur en supervision nous a aussi expliqué que l’assimilation des règles chez l’enfant était le fruit d’un long travail. Notamment médié par le jeu. Car intégrer, comprendre et respecter une règle, ce n’est pas l’appliquer uniquement parce qu’on a peur des sanctions.
Ce n’est pas par peur de la prison que nous ne frappons pas notre voisin qui joue de la batterie à minuit juste au-dessus de notre lit. Ce n’est pas juste parce que nous risquons une amende que nous ne franchissons pas les feux rouges.
C’est aussi parce que nous avons intégré et accepté que c’était important pour le bien de la communauté, même si cela signifiait renoncer parfois à une satisfaction personnelle (comme ne pas arriver en retard à son rendez-vous de 11h chez le psy 😉).
Dans son livre Piaget et la conscience morale, Laurent Fedi explique que pour Jean Piaget, le développement des enfants vis-à-vis des règles se décompose en plusieurs étapes. Au départ, ils les vivent comme sacrées, intouchables.
C’est la phase hétéronome. Ensuite, ils apprennent à les comprendre. À les utiliser, à saisir leur intérêt. À les renégocier lorsque c’est nécessaire. C’est la phase d’autonomie.
Et c’est un peu dans cet esprit-là que l’on peut tracer les arcs trajectoriels d’évolution psychologique de nos personnages. Avec l’objectif de les tirer de l’hétéronomie dans laquelle ils sont englués.
Pour qu’ils puissent, d’un coup, « jouer » différemment avec les règles qui les étouffaient ou les entravaient au départ. Quitte à faire des faux pas ou y aller trop fort, parfois. (Il faut bien tâtonner.😉 C’est d’ailleurs assez jouissif pour le lectorat).
Et jusqu’à les rendre capables d’accomplir quelque chose qu’ils n’étaient pas en capacité de faire au départ. Principe qui constitue justement l’essence d’un arc trajectoriel. C’est aussi une manière intelligente d’utiliser le Show Don’t Tell.
Car en décrivant la façon dont votre personnage se comporte et évolue vis-à-vis des règles qui régissent son monde, vous montrez quelque chose de lui. Sans avoir besoin de le dire.
Voilà pour ces quelques idées du moment, qui pourront, je l’espère, vous donner matière à réflexion…
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.