Construire l’arc de vos personnages par la notion de choix

Vous le savez peut-être : l’une de mes marottes, ce sont les arcs trajectoriels des personnages. C’est-à-dire leur trajectoire d’évolution psychologique. Un roman sans arcs, à de rares exceptions près, laissera un sentiment de superficialité au lectorat.

L’exemple typique, ce sont certaines histoires de superhéros. Avec un protagoniste fort, beau, puissant, intelligent au départ. Et fort, beau, puissant, intelligent à l’arrivée. Entre les deux : une cascade d’événements, de périls et d’explosions.

Divertissante, certes, mais qui ne laissera pas au public un souvenir impérissable. A contrario, les personnages dotés de problèmes, de failles, aux prises avec le chaos, et qui cheminent vers l’apaisement sont bien plus attachants.

Leur histoire nous touche, nous remue, nous marque durablement.

Aujourd’hui, j’aimerais vous proposer une méthode inhabituelle pour bâtir l’arc trajectoriel de votre protagoniste. En prenant pour point pivot la notion de choix.

Identification et aliénation

Je le dis souvent dans cette newsletter : en Gestalt-thérapie, on considère que ce qui est premier, c’est le contact. Nous n’existons qu’au sein d’un contact permanent avec le monde. Nous sommes indissociables de notre environnement.

Et au cours de cette expérience continue de contact, nous effectuons, consciemment ou non, deux opérations fondamentales : Nous intégrons certains éléments à notre expérience. Et nous rejetons ce dont nous n’avons pas besoin, ce qui n’est pas « nôtre », ce qui nous perturbe ou ne nous intéresse pas.

Autrement dit : Nous prenons et nous laissons. La dénomination gestaltiste de ce phénomène, c’est « le processus d’identifications et d’aliénations ». Identification au sens de ce que nous « faisons nôtre » dans l’expérience.

Et aliéner au sens du dictionnaire : « abandonner ou perdre ».

La santé psychique se définit alors par la présence d’une souplesse dans ce système d’identifications/aliénations. Un personnage pour lequel tout va bien sait reconnaître ce qui est juste pour lui.

Et laisser de côté ce qui ne l’est pas. Un personnage en difficulté confond les deux. Plus ou moins consciemment (et plutôt moins que plus, en début de roman 😉). Tracer l’arc d’un personnage ne consiste donc pas seulement à lui faire comprendre quelque chose.

Mais plutôt à restaurer sa capacité de choix.

Semer le chaos en début de roman

Quand on regarde les choses sous cet angle, on peut être très créative ou créatif (et parfois beaucoup s’amuser) en début de roman. En jetant un bazar monstrueux dans le système d’identifications/aliénations de notre protagoniste.

On peut l’enfoncer dans un flou total, un marasme duquel rien n’émerge. Le doter de croyances délétères ou d’habitudes nocives qui guident toutes ses décisions. Lui faire avaler tout cru le désir d’un autre personnage.

Le laisser projeter en permanence des idées erronées sur le monde et les autres. Ou bien ravaler tous ses élans et désirs. Ne rien oser. Autant de manières de perturber ses facultés de choix.

Je peux prendre un petit exemple personnel ici : Au début de mon roman Psy, jeûne et randonnée, mon héroïne Angela s’identifie presque totalement à son rôle de fille aimante, parfaite et solide.

Elle est celle qui soutient. Qui ne fait jamais de vagues. Qui répond toujours présente pour sa mère dépressive. Elle a avalé, sans même s’en rendre compte, l’idée qu’elle devait consacrer sa vie à l’équilibre psychique de quelqu’un d’autre.

Et cette croyance s’est muée en identité. Dans le même mouvement, elle aliène des pans entiers de son expérience. Son agacement, sa fatigue. Son désir de vivre pour elle, son besoin d’air.

Tout cela passe au second plan. Voire disparaît complètement de sa conscience. Sa manière d’être en contact avec le monde est donc profondément perturbée. Ses décisions ne sont pas de vrais choix.

Mais des réactions à des loyautés invisibles. Et tout l’enjeu du roman va consister à fissurer cette identification.

Restaurer la capacité de choix

En Gestalt-thérapie, on considère que pour être capable de faire des choix conscients et éclairés, deux dimensions doivent être actives de concert. La première, c’est notre capacité à sentir, éprouver, être ému(e).

La deuxième, c’est notre personnalité : ce que nous connaissons de nous-mêmes, notre histoire, nos valeurs, nos représentations… Dans son article Notion de champ en Gestalt-thérapie, la thérapeute Édith Blanquet explique qu’un choix ajusté naît de l’articulation de ces deux modes, ressenti et identité.

En d’autres termes : on ne peut choisir que si l’on ressent ET si l’on se reconnaît dans ce qu’on ressent.

C’est exactement ce qui manque à beaucoup de personnages au début d’un roman. Ils sont coupés de leurs ressentis. Ils s’identifient à des choses qui ne leur appartiennent pas vraiment. Des injonctions, des habitudes anciennes qui ne leur rendent plus service.

Des loyautés. Des croyances héritées ou fausses. Et ils aliènent des parts essentielles d’eux-mêmes. Leur désir, leur colère. Leur vulnérabilité, leur puissance. Leur système identification / aliénation est défaillant.

Le roman va alors créer des situations qui fissurent cet équilibre. Des crises, des conflits narratifs. Des rencontres, des vacillements, des pertes de repères. Votre travail d’écrivain consiste ensuite à faire réémerger les « compétences sensibles » de votre protagoniste.

L’amener à prendre conscience de ce qu’il éprouve. Des sensations ténues. Une émotion. Un malaise. Un élan. Afin que, peu à peu, il commence à réorganiser son identité

À revoir l’histoire qu’il se racontait sur lui-même. Pour oser de nouvelles expériences. Et accomplir quelque chose qu’il n’aurait pas pu faire en début de roman. Une décision consciente, claire, ajustée, qui lui convient vraiment.

Voilà l’essence d’un arc trajectoriel de personnage. Pas une métamorphose magique. Mais plutôt une reconquête. Une affaire de liberté retrouvée.


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.