Aujourd’hui, je vous invite (comme souvent 😉) sur mon fauteuil de psy. Pour vous parler d’une notion de Gestalt-thérapie appelée l’intentionnalité. Et vous montrer précisément, avec un exemple, de quelle manière vous pouvez l’emprunter pour construire le deuxième acte de votre roman.
Prêt(e) ? Alors c’est parti. 😊🚀
« Je donnerais n’importe quoi pour transvaser un peu de mon énergie vers son corps. » « […] alors j’agis pour lui montrer que je suis là et que je l’aime, je brasse du vent, débarrasse le lave-vaisselle, range les papiers qui trainent, insuffle du rythme et du mouvement dans la grisaille de son matin. »
Ces phrases, ce sont des extraits du début de mon roman Psy, jeûne et randonnée. Qui décrivent la relation initiale entre mon héroïne et sa mère dépressive. Ce qui est au centre, ici, c’est la personnalité de ma protagoniste.
Des manières d’être familières et figées. Que je peux aussi formuler en songeant à la manière dont mon personnage se décrirait si on lui demandait : « Qui es-tu ? » Je suis Angela, je suis douce, patiente, solide comme un roc, dévouée à ma mère, je ne flanche jamais.
Le premier acte : montrer la personnalité
Au début de votre roman, vous allez nécessairement caractériser votre protagoniste de la sorte. En mettant sa personnalité en scène. Notamment les traits de caractère qui lui causent des problèmes.
Le dévouement d’Angela, par exemple, est certes une qualité noble. Mais au début de l’histoire, cette vertu commence à l’empêcher sérieusement de vivre sa propre vie.
Ces traits de personnalité, on pourrait dire qu’ils sont plutôt tournés vers le passé. L’un de mes formateurs en Gestalt-thérapie disait d’ailleurs souvent cette phrase : « Les problèmes d’aujourd’hui du patient sont ses solutions à ses soucis d’hier. »
En d’autres termes : Ce qui gêne notre personnage en début de roman est exactement ce qui, par le passé, lui a permis de s’adapter de la meilleure façon possible à ses problèmes d’autrefois.
La patience et le dévouement d’Angela, qui la privent de sa liberté aujourd’hui, sont les solutions qu’elle a trouvées par le passé pour traverser son enfance en limitant la casse.
En Gestalt-thérapie, on pose le postulat qu’aller uniquement vers le passé en psychothérapie n’est pas très fructueux. Car cela tendance à encourager le/la patient(e) à « ronronner » dans sa personnalité.
Ce que le psychologue et théoricien Jean-Marie Robine appelle « la reproduction du même ». (Une parenthèse : cela ne signifie pas qu’on ne parle pas du passé avec nos patient(e)s, bien au contraire… mais lorsqu’on le fait, on garde toujours une attention particulière à l’instant présent.)
En tant qu’écrivain, dans notre premier acte, nous avons tout intérêt à « ronronner » ainsi. 😉
À nous tourner en quelque sorte plutôt vers le passé. En montrant la personnalité de nos personnages. La manière dont ils sont coincés dans de vieux schémas de fonctionnement familiers et délétères.
L’intentionnalité, au deuxième acte
Mais dans un deuxième temps, il devient intéressant de travailler avec eux un peu comme un(e) thérapeute travaille avec ses patient(e)s. Le mot-clé, ici, c’est l’intentionnalité. Un terme issu de la philosophie.
Qui est différent de l’intention. Une intention, c’est un but précis, clair, spécifique. Là où l’intentionnalité se positionne en amont, à un stade plus flou. Je pourrais dire que l’intentionnalité est une ouverture qui surgit dans l’instant présent, une promesse de nouveauté encore imprécise et vague, mais bien réelle.
Je peux reprendre l’exemple de Psy, jeûne et randonnée pour que ce soit plus clair : À la fin du premier acte, Angela, qui est médecin généraliste, reçoit un cadeau très spécial de ses confrères à l’occasion de son installation :
Un bon pour un stage de jeûne et de randonnée sur l’île de Ré. Synonyme de solitude. De départ loin de sa mère pendant une semaine, ce qu’elle ne fait jamais. Que va-t-il se passer par la suite ?
À quoi cela va-t-il aboutir ? À ce stade, on ne le sait pas encore. Cela pourrait amener Angela à prendre différentes décisions (avec des intentions précises, donc). Mais pour le moment on est encore au stade de l’intentionnalité : un mouvement se dessine dans l’instant présent, qui ouvre vers le futur.
Quelque chose va se produire, quelque chose va changer, même si Angela ne sait pas encore quoi, même si elle n’a pas encore d’intention.
Jean-Marie Robine dit à propos de la psychothérapie : « Un travail du thérapeute consiste à accompagner le retour à l’intentionnalité ». Il explique que cela passe nécessairement par l’instant présent.
Par l’attention aux ressentis, aux éprouvés. Parce que quand on commence à être attentif(ve) à ce que l’on ressent, à ses éprouvés, ses émotions, ses sentiments, on commence à se tourner vers le futur.
On va vers « l’ensuite ». Jean-Marie Robine l’explique ainsi : « Si le patient dit “Je suis triste”, il ne fait pas que dire “je suis triste”, il nomme aussi, replié dedans, un désir, une direction de sens mais je ne sais pas laquelle.
Il ne le sait pas et moi non plus… À nous de déplier ensemble. »
Accompagner la naissance du désir
En cela, notre travail d’écrivain est très similaire à celui d’un(e) thérapeute. À partir du deuxième acte, nous pouvons accompagner la naissance d’une intentionnalité pour le personnage.
En le « reconnectant » à l’instant présent. À sa sensibilité, car notre expérience du monde est toujours avant tout une expérience sensible. Et peu à peu, en avançant dans le récit, cette intentionnalité va se muer en véritable intention.
C’est exactement ce qui arrive à mon personnage Angela. En la plaçant dans ce stage de jeûne et de randonnée, je la sors de son mode « pilote automatique », dans lequel elle ne fonctionne qu’avec une personnalité figée, pur produit de son passé.
Dans lequel elle n’a jamais l’espace pour se dire « je suis épuisée », « je me sens perdue » ou « je suis triste ». Cet événement va lui permettre de ralentir, pour la première fois. De revenir à l’instant présent.
De devenir plus attentive à ses ressentis, à ses émotions. De nommer ce qui la traverse. Et ainsi de faire surgir ce fameux désir en germe, cette direction de sens encore floue dont parle Jean-Marie Robine.
Cette intentionnalité. Petit à petit, ce mouvement vers l’avant va l’aider à prendre conscience de ses propres besoins. Jusqu’à poser l’intention de commencer à vivre sa vie pour elle-même… et agir.
Voilà pour ces pistes de réflexion, rédigées aujourd’hui avec l’appui du livre Le changement social commence à deux, Études pour la psychothérapie de Jean-Marie Robine aux éditions de l’Exprimerie, et sans intelligence artificielle, bien sûr, puisque mon élan est toujours de soutenir votre créativité d’humaine à humain(e). 😊
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.