Deux boussoles pour un roman plus captivant : conflits et ruptures

En ce moment, je termine la phase de réécriture et corrections de mon nouveau roman. Je vois la fin arriver avec grand plaisir. Dans cette phase finale, j’ai remarqué que je m’appuyais beaucoup sur deux boussoles subtiles mais essentielles, qui ont, me semble-t-il, le pouvoir de transformer un livre.

Je vais vous parler de ces deux éléments aujourd’hui, avec des exemples concrets pour que ce soit le plus limpide possible.

Mais je commence avec une réflexion qui m’a traversée à l’occasion de cette réécriture. Le constat que lorsqu’on avance dans notre roman, on se retrouve face à une complexité croissante.

Un maillage dont l’alchimie finit par nous échapper en partie. Au départ, quand on démarre, tout paraît plutôt simple. Au stade du plan, on y voit assez clair. Mais peu à peu, lorsque les chapitres s’empilent, que des résonances apparaissent, que les différentes couches (intrigue, style, arcs des personnages, narration…) s’entremêlent, on contrôle beaucoup moins ce qui nait.

Le tout devient bien supérieur à la somme des parties. Je ne sais pas si ce constat vous parle, mais pour ma part, c’est une chose qui me plait beaucoup. J’aime bien cette idée d’un récit, d’une histoire qui nous échappe partiellement.

J’aime aussi cette idée de ciseler le roman autant que possible jusqu’à trouver une forme qui corresponde à ce que j’avais en tête, mais une forme qui reste, au bout du compte, toujours un peu mystérieuse.

Et j’ai remarqué que dans le travail final, je m’appuyais beaucoup sur deux éléments pour accentuer la tension narrative et rendre mon récit plus captivant : les conflits narratifs

et les ruptures de rythme et de sujet.

1. Les micro-conflits narratifs

Parler de conflits narratifs, ça peut paraître enfoncer une porte ouverte. Les conflits narratifs, ce sont toutes les situations qui génèrent de l’inconfort chez le personnage, et des émotions dites « négatives ».

Au premier rang desquels l’anxiété et la frustration. Et je sais d’expérience (via la mienne et celle des écrivains que j’ai accompagnés) que c’est un sujet plus compliqué qu’il n’en a l’air.

La plupart d’entre nous avons de grandes tendances à émousser les conflits narratifs, presque sans nous en rendre compte, notamment à petite échelle.

Je vous donne un petit exemple. Je pourrais écrire ce dialogue entre deux personnages : – C’est magnifique, ce paysage. – C’est vrai que c’est très beau.

Mais si, au lieu de cela, j’écris plutôt : – C’est magnifique, ce paysage. – Moi, ça m’oppresse.

Vous voyez que cela ne nous fait pas du tout le même effet. Parce qu’immédiatement, avec cette deuxième réplique, on sent une ouverture vers la suite, un questionnement naissant, un déséquilibre.

Le premier dialogue a tendance à refermer une boucle. Là où le second va pousser le lectorat vers l’avant dans le texte. C’est minuscule, mais c’est significatif.

Lorsque je relis mon texte, je cherche en permanence les petits instants qui créent des boucles, des fermetures, du lissage, de l’harmonie, et je me demande toujours s’il ne serait pas pertinent de les bousculer, d’introduire un mini-conflit narratif de manière à générer une ouverture.

Notamment dans les dialogues (je sais que j’ai souvent tendance à rédiger des dialogues trop lénifiants, bienveillants).

Quelques exemples (inspirés de mon roman en cours) :

Plutôt qu’écrire : – Je veux écrire un thriller. – Bonne idée, lui répond V.

Je vais changer pour : – Je veux écrire un thriller. – Sabine, sors de ce corps, lui répond V. en rigolant. (Cela ne crée pas en soi un gros conflit narratif, mais c’est une manière subtile d’amener plus d’ouverture, un souffle différent).

Plutôt qu’écrire (pour conclure une interaction entre deux personnages) : – Ma mère disait toujours que le véritable amour consiste à laisser l’autre libre. – C’est une belle vision des choses.

– Oui, reponds-je. Tu as raison.

Je vais changer pour : – Ma mère disait toujours que le véritable amour consiste à laisser l’autre libre. – C’est une belle vision des choses. – Non, reponds-je. C’est une vision atroce.

Là aussi, le premier dialogue crée une fermeture, là où le second va plutôt réveiller le lectorat.

2. Les ruptures de rythme et de direction

Le deuxième élément qui m’aide à améliorer mon roman à la relecture, c’est l’attention aux ruptures de rythme ou de direction. Le rythme, c’est l’un des piliers du style en littérature.

Notre cerveau est assez intolérant à la monotonie. Nous avons besoin d’alternance (par exemple entre des phrases longues et courtes), de cassures, de bifurcations. Ici aussi, c’est un travail qui peut se faire de manière « microscopique ».

À l’échelle des phrases ou des paragraphes. Ce qui m’aide beaucoup dans ce domaine, c’est la poésie contemporaine. Je pense à Cécile Coulon ou Christophe Manon, par exemple, deux poètes que j’affectionne.

Je peux prendre pour exemple un extrait du début de Provisoires, de Christophe Manon (éditions Nous). Si l’auteur avait écrit ces 3 vers : le souvenir d’une étreinte

ou d’un baiser

posé au coin des lèvres

Vous voyez qu’il n’y aurait aucune rupture. Le sujet serait développé sans virage. On parlerait de l’étreinte, puis du baiser, et l’on continuerait sur la même ligne en disant que ce baiser est posé au coin des lèvres.

Un enchaînement attendu, qui crée une forme de ronronnement.

Mais au lieu de cela, Christophe Manon a écrit ceci : le souvenir d’une étreinte

ou d’un baiser

cette part inflammable de soi

Et tout de suite, avec ce dernier vers, on bifurque, on empreinte un chemin buissonnier, le poète fait une sorte de digression qui crée une rupture (tout en restant reliée à ce qui précède).

C’est ce genre de principe qui me guide quand je sens qu’un passage ronronne. Je me demande toujours comment le bousculer. Comment sauter ailleurs tout en gardant le fil, de manière à surprendre mon lectorat.

Et j’aime bien repérer tout ce qui est de cet ordre quand je lis. Par exemple, dans mon roman préféré, Sans moi, de Marie Desplechin, où après un paragraphe dans lequel elle parle très prosaïquement de ses voyages professionnels, elle bifurque ainsi :

Je répare mes années de scolarité primaire. Si on me le demandait, et Dieu sait comme j’aimerais qu’on me le demande, je saurais maintenant dessiner la carte de France à main levée.

Voilà pour mes réflexions du moment.


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.