Votre roman est comme un match de basket : 7 ingrédients

Dans son livre The Idea (non traduit), le scénariste Erik Bork compare les grandes histoires aux grandes rencontres sportives. Avec une liste de 7 ingrédients spécifiques communs à ces deux domaines.

Cette liste, je l’ai archivée dans une note sur mon téléphone, parce que je trouve qu’elle explicite bien, en quelques phrases seulement, les lignes de forces majeures d’un bon roman. Je vais vous la détailler, et vous expliquer l’un des grands intérêts de cette liste, selon moi.

Entrons donc dans le détail des sept qualités communes aux grands matchs et aux grandes histoires :

David contre Goliath

« Les difficultés de cette partie sont énormes : les joueurs affrontent des adversaires redoutables et semblent dépassés. » Avec cette phrase, Erik Bork insiste sur la puissance des personnages antagonistes et des obstacles.

Je suis moi-même tombée dans ce piège avec mon premier roman. Une histoire de secret de famille et de quête, dans laquelle les obstacles étaient extrêmement mous. Voire absents, par endroits, l’héroïne allait d’indice en indice au fil d’un jeu de piste porté par une galerie de personnages bienveillants, sans jamais rencontrer de gros écueils sur son chemin.

Par ailleurs, il n’y avait pas réellement de personnage antagoniste principal (ni même d’antagonisme interne puissant, comme cela peut arriver. Je pense à Jours sans faim de Delphine de Vigan, dans lequel l’anorexie de l’héroïne constitue l’antagonisme majeur).

Erik Bork ajoute : « Les personnages principaux ne sont pas favorisés et n’ont vraiment aucune raison de croire qu’ils y parviendront. »

Nous sommes touché(e)s et impliqué(e)s

« Les joueurs ont une histoire captivante, mêlant adversité et qualités positives qui nous connectent à eux. » Souvent, les auteur(e)s qui débutent ont tendance à concevoir des personnages parfaits, parés de toutes les qualités : beaux, intelligents, dotés de l’oreille absolue, capables de réparer une montre ou de survivre un mois en forêt sans matériel.

Alors certes, oui, ces caractéristiques contribuent à rendre le personnage attachant. Mais ce qui compte encore plus c’est l’adversité. Si le personnage a traversé des épreuves, qu’il a des failles, des problèmes, qu’il échoue… bref, si l’on est désolé(e) pour lui, il sera d’autant plus attachant.

LE match de leur vie

« L’enjeu de ce match est immense : c’est une opportunité unique qui changera à jamais l’histoire de l’équipe ou la vie des joueurs. » Demandez-vous toujours si les enjeux de votre roman (ce que le protagoniste a à perdre ou à gagner) sont suffisants.

S’ils touchent à des domaines cruciaux de la vie du personnage. Voire s’ils peuvent être vitaux, comme je l’ai fait pour mon personnage Jessica dans La journée de l’amour et de la lessive, une mère de famille tenaillée par des idées suicidaires.

Par exemple, si l’enjeu du roman consiste juste à empêcher la fermeture d’un petit café de quartier, ou à ouvrir un refuge pour animaux, captiver le lectorat risque d’être compliqué. Dans ce cas, l’enjeu concret doit devenir le révélateur d’un enjeu intérieur beaucoup plus profond.

C’est-à-dire que le projet en apparence modeste doit être relié à des fondements cruciaux de la psychologie du personnage : son besoin de reconnaissance, sa reconstruction, son autonomie, son droit à exister pleinement, la peur de perdre ce qui donnait un sens à sa vie…

Rien ne se passe comme prévu (ça déraille)

« Loin de s’envoler, ou de prendre rapidement une avance importante et de la conserver, l’équipe locale se retrouve confrontée à des difficultés et des complications imprévues. » C’est l’essence du deuxième acte d’un roman : donner ce qu’on a promis en quatrième de couverture, en songeant à faire surgir de nouvelles complications à peine un problème résolu.

On ne lâche rien

« L’équipe joue avec passion et persévérance, se relevant de nombreuses crises, et poursuit son objectif. » Très souvent, ce qui nous touche chez personnage n’est pas son talent, mais son entêtement.

Cela me fait d’ailleurs penser à ce qu’Amélie Nothomb dit à propos des écrivains : l’idée que le talent n’existe pas, que pour elle, le talent, c’est l’intensité du désir.

Catastrophe

« Notre équipe accuse un retard important à mesure que la fin approche. La situation peut même sembler désespérée et perdue. Mais une nouvelle idée, un nouvel espoir et un nouveau plan émergent. La tension monte jusqu’à un moment culminant. »

Cette caractéristique-là est directement issue des règles classiques des structures narratives : une fin de deuxième acte qui laisse le personnage en très mauvaise posture, suivi d’un climax, la scène la plus intense du roman sur le plan émotionnel.

Victoire fulgurante à l’arrachée

« Notre équipe revient de loin, avec un dernier effort. » Et tout est bien qui finit bien… du moins lorsque l’arc trajectoriel du personnage (sa trajectoire d’évolution psychologique) est positif, ce qui est le cas dans la majorité des romans.

Beaucoup d’histoires dramatiques comportent d’ailleurs, également, une dimension de résilience, sans donner pour autant dans une fin heureuse.

Alors certes, cette liste peut sembler un peu caricaturale ou simpliste. Avec un petit côté « blockbuster américain ». Mais je trouve, pour ma part, qu’en s’y penchant avec nuances, elle peut s’appliquer à un très grand nombre de romans, dans des genres très variés, y compris en littérature blanche.

Je vous parlais de Jours sans faim de Delphine de Vigan : on peut tout à fait analyser ce roman d’autofiction à la lumière de cette grille, alors qu’il n’a rien d’un livre rocambolesque.

L’antagoniste, vrai moteur du récit

Et l’avantage le plus intéressant que je trouve à cette liste, c’est qu’elle nous rappelle l’importance du personnage antagoniste principal. On a souvent tendance à imaginer que le moteur du récit, c’est notre héros ou notre héroïne.

En réalité, le moteur, c’est le personnage antagoniste. C’est lui qui met le récit sous pression, obligeant le protagoniste à agir, à lutter, à se révéler. On le voit quasiment à chaque étape de cette liste : le mouvement naît de l’opposition des forces en présence.

Si j’ai un conseil à vous donner aujourd’hui, ce serait donc celui-ci : Prenez le temps de vous pencher sur votre personnage antagoniste. L’avez-vous conçu avec autant de soin que votre protagoniste ?

A-t-il un pouvoir de nuisance suffisamment redoutable ? Comment pourriez-vous faire en sorte qu’il mette encore plus de bâtons dans les roues de votre héros ou héroïne ? C’est souvent un moyen d’augmenter drastiquement la tension narrative dans un manuscrit…

Voilà pour cette petite liste à garder sous le coude !


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