Devenir adulte : l’auto-soutien de vos personnages

Devenir adulte, c’est devenir autonome. Atteindre un haut niveau d’indépendance. Être capable de s’auto-soutenir sans avoir besoin de recourir aux autres. Voilà une vision couramment répandue.

Dans laquelle l’autonomie individuelle est valorisée. Cette idée oppose les enfants, nécessairement dépendants, et les adultes, qui se dirigent eux-mêmes

Aujourd’hui, j’aimerais vous proposer d’aller à contre-courant de ces assertions. Et vous expliquer de quelle manière cela peut être aidant pour construire l’intrigue de votre roman. Nous allons parler de timidité, de Madame Bovary et de liens.

La vision dont je vous parlais ci-dessus se relie à une approche dite “individualiste”. Dans laquelle on considère les personnes de manière isolée. En affirmant que la nature primaire de l’être humain est la séparation.

Et qu’un développement harmonieux consiste atteindre de hauts niveaux d’indépendance vis-à-vis de ce qui nous entoure. C’est une vision qui peut, bien sûr, se défendre. Elle est d’ailleurs très répandue.

Le contact, première des réalités

Mais en Gestalt-thérapie, on choisit une hypothèse de départ opposée. En postulant que le contact est la première des réalités. Et que toute personne est indissociable de son environnement.

Si vous êtes abonné(e) au Lab depuis quelque temps, vous avez peut-être lu la newsletter dans laquelle je vous parlais du soutien. J’y disais que lorsqu’une personne ressent un blocage dans sa vie, on ne va pas considérer qu’elle est seule responsable.

On va, avant toute chose, se dire qu’une difficulté à s’engager dans une situation est le signe d’un manque de soutien dans le champ de cette personne. Par exemple : Si votre personnage n’arrive pas à demander une augmentation de salaire à son boss, ce n’est pas uniquement parce qu’il est timide.

Mais aussi parce que le boss en question n’est pas soutenant sur ce point. Qu’il n’est pas une personne à laquelle on demande facilement ce genre de choses. Avec un patron bienveillant, ouvert sur le sujet, votre personnage, malgré sa timidité, pourrait devenir capable de lancer la conversation.

« L’auto-soutien est impossible sans le soutien de l’environnement »

Et cela me mène à faire un pas de plus sur la question du soutien. En citant une phrase de Laura Perls, psychologue et psychanalyste, l’une des fondatrices de la Gestalt-thérapie : « L’auto-soutien est impossible sans le soutien de l’environnement ».

Pour le dire autrement : Quand nous manquons de soutien autour de nous, dans ce qui constitue notre univers personnel, cela génère de l’anxiété. il faut entendre ici le mot soutien au sens large : de l’aide matérielle, financière, de l’aide pour accomplir une tâche, ou encore de l’accueil et de la bienveillance, une écoute, des témoignages de fierté ou de confiance vis-à-vis de qui nous sommes ou de nos réussites, etc.

Cette anxiété ne nous galvanise pas, bien au contraire. Elle nous paralyse. Nous fait perdre confiance. Rend le monde, le futur plus incertain. Le manque d’appui au-dehors nous rend moins assuré(e)s, donc moins capables de trouver des ressources en nous-mêmes pour nous adapter face aux problèmes.

A contrario, lorsque nous nous sentons accueillis, entourés, validés, nous osons beaucoup plus facilement “prendre le risque” de faire un pas vers l’inconnu. Un enfant à qui l’on dit « je crois en toi, tu vas y arriver » avant un examen oral trouvera plus aisément des ressources en lui pour réussir que celui à qui l’on aura dit « de toute façon tu es nul, incapable de t’exprimer correctement ».

Faire l’expérience d’un soutien de l’environnement bâtit et solidifie notre capacité à nous auto-soutenir.

La balance autonomie / appartenance dans l’arc

Dans un roman, cette thématique est souvent présente. Notamment dans l’arc trajectoriel du personnage. Sa trajectoire d’évolution psychologique. Pensez aux histoires que vous aimez. Vous verrez qu’au fil des pages, il est souvent question de trouver le bon dosage entre les besoins d’autonomie, d’indépendance, d’individualité du personnage, et ses besoins d’appartenance, de reconnaissance, de liens, de soutien.

La balance autonomie/appartenance. Être seul ou entouré. Être seul et entouré. Si je songe à Harry Potter, à Hunger Games, à Jours sans faim de Delphine de Vigan, à Madame Bovary, à L’heure des femmes, et à bien d’autres livres, je constate que ces questions sont toujours sous-jacentes, sinon centrales.

Et je trouve que se dire que l’auto-soutien n’est pas possible sans un soutien suffisant de l’environnement est intéressant pour élaborer nos arcs trajectoriels. Je peux prendre pour exemple Anna, l’héroïne de mon deuxième roman, “Le début des haricots”.

Médecin urgentiste brillante, elle est pourtant incapable de faire face à son père qui lui dicte sans cesse sa conduite. Si je pense en termes individualistes, comme ce que j’énonçais en introduction, je vais me fixer pour objectif l’idée qu’Anna devienne plus autonome, indépendante.

Qu’elle s’endurcisse, en quelque sorte. Mais si je pense à la façon de Laura Perls, je vais changer de lunettes. Et me dire que si Anna n’arrive pas à trouver de ressources en elle-même pour affronter son père, c’est parce qu’il n’y a pas suffisamment de soutien dans son environnement.

Partant de là, je vais me demander comment lui faire vivre l’expérience de cet appui sur les autres ou sur la situation, afin de faire croître ses capacités à l’auto-soutien. Du côté de son père, l’horizon est, bien sûr, fermé.

Du côté de sa famille, ce n’est pas beaucoup mieux. Par contre, en la plaçant dans un groupe de psychothérapie, au sein duquel elle va expérimenter la possibilité de se mettre en colère dans un cadre sécurisé, je commence à créer ce fameux soutien de l’environnement.

Cela peut aussi passer par des conversations rassurantes avec d’autres personnages. Qui entendront ses difficultés, lui feront part de leur expérience personnelle. Par une relation amoureuse, chaleureuse et protectrice.

Je peux utiliser le revirement inattendu d’un personnage secondaire, qui lui témoigne soudain de la compassion, lui dit que ses besoins sont légitimes. Elle pourra alors évoluer.

Dans cette configuration, son environnement initial, ce que les scénaristes appellent “le monde d’avant” n’a pas changé. Mon personnage n’a pas franchi seul un palier d’autonomie et d’indépendance supplémentaire.

La transformation ne s’est pas produite sous l’angle d’un “devenir plus adulte”, plus indépendante vis à vis des autres. Mais sous l’angle d’un “devenir plus reliée”. Anna a goûté au soutien d’un nouvel environnement, créé des liens durables et actifs au présent.

Ce qui lui permet ensuite de retourner se confronter à son monde d’origine avec une capacité accrue à s’auto-soutenir.

Voilà l’invitation que j’aimerais vous lancer aujourd’hui : Demandez-vous de quelle manière vous pourriez faire vivre à votre personnage de nouvelles expériences de soutien dans son environnement, de manière à accroître ses capacités d’auto-soutien.

Les deux vont de pair. C’est parce que nous nous sentons reliés et soutenus que nous pouvons également nous sentir autonomes, confiant(e)s en nos ressources.

Voilà pour aujourd’hui, dans Le Lab !


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.