Nous sommes des êtres de récits. Nous passons notre temps à donner du sens à tout ce qui nous arrive. À nous raconter, à nous-même et aux autres, des bribes de notre expérience. En prendre conscience, quand on écrit un roman, c’est, à mon avis, la première étape pour créer un personnage principal riche et réaliste.
En ce moment, j’explore diverses choses du côté de la philosophie et la thérapie. Et j’avais envie de partager quelques fruits de mes vagabondages avec vous.
La semaine passée, j’ai lu un petit livre de Gestalt-thérapie intitulé « L’expérience », de Viviana Valdés-Teja. L’auteure est psychothérapeute, linguiste et anthropologue. Elle propose une promenade dans le concept d’expérience au prisme de ces trois disciplines.
Et le résultat est passionnant. J’ai pris quelques notes pour vous, car certaines idées valables pour la thérapie m’ont paru transposables à l’écriture d’un roman. C’est logique. Qu’est-ce qu’être auteur(e), sinon tenter de retranscrire un morceau de l’expérience humaine dans un texte ?
Choisir, c’est renoncer
Viviana Valdés-Teja nous rappelle que « chaque fois que nous décidons quelque chose, il y a une infinité de possibilités que nous cessons de prendre ». Par ailleurs, « chaque fois que nous faisons un choix, nous le faisons sans être certains de choisir le plus approprié ».
Forcer votre personnage à faire des choix, c’est donc le mettre face à un certain nombre de dilemmes. Parmi ces dilemmes, l’un d’eux est très intéressant pour les auteur(e)s. Il s’agit du dilemme identité-lien.
On peut le formuler par cette phrase du thérapeute JM Robine : « si je veux développer mon identité, ma propre voie, je dois prendre le risque de perdre des liens, de la même manière que si plusieurs fois je privilégie le lien, je prends le risque de perdre mon identité ».
Pensez-y pour votre personnage. Y a-t-il des loyautés, des liens (notamment avec les personnages antagonistes, ceux qui entravent sa transformation) qui l’empêchent de s’affirmer véritablement ?
Quelles sont les intentions de votre personnage ?
Viviana Valdés-Teja nous explique que « certains patients viennent en thérapie en cherchant à faire les choses différemment de ce qu’ils font habituellement parce que cela ne fonctionne plus pour eux ».
D’autres « se sentent impuissants et ne reconnaissent pas leur possibilité d’action dans certaines situations ». Au bout du compte, il est toujours question d’une seule chose : clarifier les intentions.
En écriture, c’est la même chose : tout au long de votre roman, vous allez tracer un processus par lequel votre personnage va prendre conscience de ses besoins profonds. Identifier ce qui l’intéresse, l’attire, le fait vibrer.
En explorant ses sensations, ses croyances. En se laissant « inviter » par son environnement pour vivre des situations nouvelles, s’ajuster au réel de façon créative (ce qu’on appelle en thérapie des ajustements créateurs).
Afin de, peu à peu, mettre au clair ses intentions, ce qu’il désire vraiment.
Votre personnage est plein de croyances
Je vous le disais, l’auteure de ce livre est linguiste. Elle nous propose donc d’analyser l’expérience humaine comme on analyse le langage. En s’intéressant, par exemple, aux significations du patient, de la même façon que la sémantique (branche de la linguistique) étudie la signification des mots.
Remplaçons le mot patient par le terme personnage. Votre tout premier travail, en tant qu’auteur(e), est d’inventer les significations de votre personnage principal :
- Comment s’explique-t-il le monde ?
- Comment se perçoit-il lui-même ?
- Comment pose-t-il des choix ? Comment justifie-t-il ses actions ?
La deuxième étape consiste à explorer l’impact de ces significations dans sa vie et dans ses relations avec les autres. En général, en début de roman, elles ne lui rendent pas tellement service. 😉
Ses loyautés, sa façon de donner du sens à son expérience, ses jugements, ses suppositions sont souvent source de problèmes. Je songe ici à Anna, l’héroïne de mon roman « Le début des haricots », qui est loyale à son père et se pense vulnérable, incapable de lui faire face, ce qui la conduit à étouffer en permanence ses élans personnels.
Au fil de récit, il va devenir nécessaire d’élargir les horizons, ce qui nous mène au point suivant :
L’objectif du romancier
Dans ce livre, l’auteure explique que l’un des objectifs d’une thérapie est de permettre au patient de reconnaître de nouvelles possibilités et offres de l’environnement, afin de se lancer dans des ajustements créateurs inédits.
Pour votre héros/héroïne, c’est la même chose. Une partie de votre travail consiste à empêcher, au départ, votre protagoniste de distinguer des possibilités nouvelles autour de lui. Vous aurez ensuite à créer avec inventivité ces alternatives (en utilisant les événements, vos personnages agonistes, etc.) et à mener votre héros/héroïne à les identifier et les choisir.
Les motifs “en vue de” et les motifs “parce que”
Lorsque votre personnage pose une action, son niveau de conscience n’est pas toujours le même. ✨Parfois, il est surtout conditionné par son passé et ses vieux réflexes. Les raisons de ses actions vont alors être imprégnées de ses schémas habituels, de ses façons fixes d’agir et de réagir.
C’est typiquement le comportement d’Angela, l’héroïne de mon roman « Psy, jeûne et randonnée », au départ. Rodée à prendre soin de sa mère dépressive, elle fait les choses par habitude, ce qui la conduit régulièrement à des moments de panique, de désarroi, sans qu’elle comprenne ce qui se passe.
VVT appelle cela les « motifs parce que » : je pose telle action parce que je fais toujours ainsi, que je suis imprégné(e) de mes expériences antérieures, c’est automatique. Ce qui se produit alors, les conséquences de ces actions, les émotions qui me traversent me laissent désemparé(e), dans l’incompréhension.
✨À l’inverse, par moments, votre personnage va agir intentionnellement, avec une conscience claire des enjeux et des buts. Il aura du recul sur les situations. Les raisons de ses actes seront de ce fait des « motifs en vue de » : il se comporte ainsi en vue de progresser, de changer, d’atteindre tel objectif.
En général, les motifs « parce que » seront dominants dans les choix de votre protagoniste dans la première moitié de votre roman. Et peu, à peu, vous allez l’amener à agir sur la base de motifs « en vue de ».
C’est typiquement ce qui va arriver à Anna ou Angela, qui reprennent peu à peu du pouvoir sur leur vie en clarifiant et triant les croyances qui étaient les leurs.
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.