Les cliffhangers : suspendre votre lecteur à la falaise

J’imagine que si vous écrivez, c’est que vous avez envie d’être lu(e). (Ce qui est bien normal. Si vous manquez de confiance, autorisez-vous abondamment à avoir de l’ambition (fin de la petite parenthèse « motivation du vendredi soir »😉).

Vous souhaitez embarquer les gens dans votre histoire. Et en la matière, le nerf de la guerre est la tension narrative. En d’autres termes, la force qui pousse vos lectrices et lecteurs vers l’avant dans votre texte.

Qu’est-ce qu’un cliffhanger ?

Parmi la multitude de procédés efficaces pour majorer la tension narrative, les cliffhangers en fin de chapitre sont particulièrement intéressants. En anglais, “cliffhanger” signifie “suspendu à la falaise”.

Il s’agit d’amener une information nouvelle, génératrice de questionnements, ou bien de créer un événement déstabilisant, pourvoyeur de déséquilibre, puis de laisser le lectorat en plan, en prenant bien soin de ne rien clôturer.

Je vous donne un exemple tiré de mon roman “Psy, jeûne et randonnée” pour que ce soit plus clair. Voici les dernières phrases du chapitre 14 : Je prends mon chargeur, insère la fiche, tape mon code Pin.

L’écran s’illumine. Trois appels en absence. Cette nuit. Un numéro fixe, que j’identifie immédiatement, pour l’avoir composé des dizaines de fois en consultation. Les urgences de l’hôpital de Tours.

Dans ma poitrine, mon cœur s’est disloqué. Il est arrivé quelque chose à Maman.

Les cliffhangers peuvent prendre la forme :

  • d’un effet de suspense immédiat : le personnage principal, ou l’un de ses proches (comme ici) est en danger, ou bien confronté à une révélation choquante.
  • d’une question non résolue, lorsqu’un mystère ou une question cruciale reste sans réponse.
  • d’une décision critique, dont les conséquences sont inconnues.
  • d’une nouvelle information soudainement révélée, changeant la compréhension de l’histoire ou des personnages.

Cela fait écho à un conseil qu’on lit parfois chez certains professeurs de scénario : “entrez dans la scène le plus tard possible et sortez-en le plus tôt possible”. (Pour ma part, j’adore cet axiome. 😉 Je le trouve hyper puissant et je l’ai abondamment utilisé dans mon septième roman).

Entrer tard dans une scène, c’est l’idée de ne pas s’enliser dans des descriptions, une mise en place inutile, mais plutôt de démarrer au coeur de l’action, in media res. Et sortir le plus tôt possible, c’est une bonne définition du cliffhanger.

Ne ramollissez pas vos cliffhangers

Gardez en mémoire le fait que beaucoup d’auteur(e)s ont tendance à ramollir leurs cliffhangers parce qu’ils ont du mal à supporter l’inconfort du conflit narratif. C’est un travers que je vois extrêmement souvent en coaching individuel.

Imaginez par exemple que j’aie rajouté quelques phrases à la suite de mon paragraphe ci-dessus. Les urgences de l’hôpital de Tours. Dans ma poitrine, mon cœur s’est disloqué. Il est arrivé quelque chose à Maman, j’en suis sûre.

Les mains tremblantes, je consulte le répondeur, écoute le message du médecin. Elle a tenté de se suicider en avalant des médicaments cette nuit, son état est critique, on me demande de toute urgence à son chevet.

J’attrape mes clés et mon sac à main à la hâte, cours vers ma voiture. Voilà. Je croyais avoir tout mis en œuvre, des années durant, pour que cela ne se produise jamais. Mais je me suis plantée.

Vous le voyez : la différence de ressentis pour le lectorat est énorme (alors qu’il n’y a que 3 phrases supplémentaires !). Quelques mots peuvent suffire à ruiner un bel effet de tension que vous avez mis longtemps à ciseler.

Soyez donc vigilant(e), et demandez-vous toujours si vous ne pourriez pas sortir juste un peu plus tôt de votre scène. L’objectif étant d’installer les lecteurs et les lectrices dans une émotion forte (anxiété, curiosité, stupeur, peur, excitation, etc.) et de les y abandonner à dessein.

Différer la résolution

Ensuite, si la structure de votre roman le permet, il est intéressant de laisser passer un peu de temps avant de revenir à ce que vous venez de mettre en suspens et d’amener une résolution.

Dans mon exemple ci-dessus, le lectorat doit attendre un chapitre entier pour connaître la suite, puisque ce roman, “Psy, jeûne et randonnée” est une histoire à point de vue alternée. Le 15ème chapitre est mené par un autre personnage, et emmène les lectrices et lecteurs bien loin de l’hospitalisation de la mère de l’héroïne.

Si vous écrivez un roman à point de vue unique, donc avec un seul héros ou une seule héroïne, à la première personne du singulier, vous avez également la possibilité de différer la résolution du cliffhanger.

Il vous suffit pour cela, juste après avoir suspendu votre lectorat à la falaise, de changer de sujet en racontant autre chose : un rêve, un flashback, un flash-forward (anticipation), ou encore d’intercaler un intermède épistolaire, ou un extrait de journal intime.

Tout ce qui peut faire rupture et laisser les lectrices et lecteurs mariner dans l’attente est bienvenu. Cela peut également se faire en insérant le cliffhanger à même un flashback ou un flash-forward.

Précisons par ailleurs qu’un bon cliffhanger n’est pas nécessairement bruyant ni spectaculaire. De petits éléments subtils, un détail qui bouleverse toute l’intrigue peuvent être tout aussi efficaces.

Je pense à Marie Vareille dans “La vie rêvée des chaussettes orphelines” qui, en une phrase à propos d’une douche, nous propulse directement dans une attente insoutenable de la suite (je ne vous en dis pas plus pour ne pas spoiler son roman !).

Mon dernier conseil, pour terminer, serait celui-ci : observez ! Tâchez d’être attentive ou attentif aux cliffhangers que vous croisez dans vos romans, vos films, vos séries préférées. Décortiquez la construction de la scène et repérez le moment où l’écrivain ou le/la scénariste (sadique, oui, oui) vous abandonne sans préavis au beau milieu de la falaise.

C’est souvent très instructif.

Voilà pour aujourd’hui.


Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.