Il y a quelque temps, ma fille aînée (qui a 15 ans) m’a dit : « oh maman, j’aimerais tellement pouvoir relire Harry Potter comme si c’était la première fois ! ». Avec un regard neuf. Pour connaître une nouvelle fois le ravissement de l’exploration d’un univers unique.
Pour découvrir l’intrigue. Pour réamorcer le plaisir du suspense, du mystère, des surprises : bref, de l’inattendu. Ce vœu met en lumière une émotion à laquelle les auteur(e)s ne pensent pas toujours, en tout cas consciemment.
Souvent, lorsqu’on songe aux émotions en écriture, on se focalise sur la tristesse, la joie, la colère, la peur. Petite parenthèse : On confond d’ailleurs au passage émotions du personnage et émotions du lectorat.
Alors que ces dernières ne sont pas toujours en phase. Réfléchissez par exemple à l’amertume qu’éprouve un antagoniste très antipathique lors d’un revers. Ce personnage sera morose et révolté.
Tandis que les lectrices et lecteurs jubileront. Fin de la parenthèse. 😉
L’anticipation, émotion oubliée
Par cette focalisation, on oublie une émotion primordiale pour le lectorat : l’anticipation. L’anticipation fait pourtant partie des 8 émotions primaires en psychologie. En matière de fiction, nous adorons la ressentir, surtout lorsqu’elle porte une teinte supplémentaire : l’incertitude.
(Si l’on sait par avance que nos anticipations, nos prévisions, nos pronostics, nos diagnostics vont se vérifier, c’est beaucoup moins palpitant).
Que va-t-il se passer ensuite ? Comment le protagoniste va-t-il réagir à cet événement ? Qu’est-ce qui, dans son passé, explique ce trait de caractère ? C’est ce type de questions qui propulse le lectorat vers l’avant dans le texte.
La tension entre attente et réponse
Je vous ai parlé hier du professeur universitaire de narratologie Raphaël Baroni. Dans son ouvrage “la tension narrative” (ed. Seuil), il nous explique que le plaisir de la lecture d’un roman se joue dans la tension entre les anticipations du lecteur et les réponses du récit.
Nous aimons anticiper, nous aimons que nos prévisions soient déjouées par l’histoire. Nous affectionnons les surprises. Nous souhaitons obtenir en fin de roman ce que nous attendions impatiemment (par exemple : une happy end dans une romance), mais d’une manière déroutante, imprévisible, après un chemin sinueux émaillé de rebondissements.
Ce que je vous dis là n’est pas toujours intuitif pour les auteur(e)s. Beaucoup d’écrivains ne mènent pas de réflexion poussée sur l’impact émotionnel de leur récit. Ils ont, par exemple, vaguement en tête les phénomènes d’anticipation et d’incertitude.
Mais ils laissent l’histoire se dessiner seule, et ne sont pas suffisamment actifs en la matière. C’est dommage. Parce qu’ils se privent de leviers puissants. Qu’ils n’exploitent pas au maximum le potentiel de leurs idées.
Lorsqu’on se penche sérieusement sur l’implication émotionnelle du lectorat, on découvre un sujet vaste, empli de subtilités. Qui balaye les émotions du protagoniste, certes, mais aussi l’attachement du lectorat aux personnages, la fascination, l’arc trajectoriel, le thème du roman, les notions de secret et d’information des lectrices et lecteurs, la tension narrative, les enjeux, les techniques d’inversion, l’implicite dans les dialogues, et bien d’autres choses encore.
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.