En ce moment, j’écris un nouveau roman, et je me questionne sur le genre ou la catégorie auxquels rattacher ce livre. Parce que je pressens déjà bien qu’à l’arrivée, il va être très compliqué de lui apposer une étiquette claire. 😅
Cette interrogation n’est pas nouvelle. Mon premier roman publié, Le début des haricots, s’inscrivait dans un pur genre feel-good. Mais ces dernières années, notamment avec Psy, jeûne et randonnée, puis La journée de l’amour et de la lessive, je dérive lentement mais sûrement hors du champ des livres totalement optimistes et joyeux.
Et je sais que je ne suis pas seule à cogiter sur cette notion de classification. Et sur ses corolaires en termes de choix d’une maison d’édition, ou même de possibilité d’être publié(e).
C’est peut-être votre cas à vous aussi?
Le clivage blanche / genre
En France, il plane franchement dans le champ littéraire l’idée qu’il existerait deux littératures. D’un côté, la littérature blanche, sérieuse ascendant dramatique, exigeante, exploratrice de la langue.
Synonyme de maisons d’édition prestigieuses, de rentrée littéraire et de prix élitistes. De l’autre, la littérature de genre, commerciale, biberonnée au storytelling et nimbée du préjugé de pauvreté stylistique.
Portée par des maisons d’édition et des prix littéraires plus “grand public”. Faut-il se désoler de ce clivage ? Ou faire avec ? Est-ce une réalité, ou le paysage est-il plus nuancé ?
Lorsque je pense à tout cela, il me semble qu’un angle intéressant est celui des répercussions pour les auteur(e)s. Depuis que je suis publiée, je sens bien l’ombre de cette idée implicite, dans les salons du livre ou les discussions entre écrivains.
Il y aurait à “prouver” quelque chose de son statut, de sa capacité. On est vite classé(e) dans un camp ou dans un autre. Et la question est aussi venue sur la table avec mes éditeurs. Il y a quelques années, une éditrice m’a par exemple conseillé d’arrêter d’écrire du feel-good pour rédiger un roman “sérieux”.
Et ainsi rejoindre la collection blanche de sa maison. À l’inverse, une autre m’a dit que je m’étais totalement approprié les codes du genre, ce qui me permettait de jouer et prendre des libertés aujourd’hui.
Mais c’est aussi ce qui me fait penser que mon prochain livre sera sûrement inclassable. Que j’ignore pour l’instant à quelle ligne éditoriale il pourra correspondre.
« Il n’y a qu’une seule littérature »
J’ai envie ici de vous raconter une anecdote, pour poursuivre cette réflexion : Il se trouve que ma cousine germaine est également écrivaine. (C’est un pur hasard, aucune de nous deux n’avait initialement de contact dans le monde de l’édition).
Elle s’appelle Agnès Matthieu-Daudé, elle a publié plusieurs romans dans la collection blanche de Gallimard et chez Flammarion. Son dernier livre a même été finaliste du prix Fémina. Les deux pieds en pleine littérature blanche, donc.
Lorsque nous discutons, Agnès me dit souvent : “Fanny, il n’y a pas deux littératures. Il n’y en a qu’une seule, et tous les types de romans y ont leur place”. Je crois que cette manière de formuler les choses m’a aidée à décaler mon cadre de lecture.
À me dire qu’en réalité, le champ littéraire n’est pas aussi clivé qu’il n’y paraît. Et qu’il s’inscrit plutôt dans un continuum. Une vaste palette diverse et nuancée.
On pourrait trouver des centaines d’exemples à ce sujet. Je pense à Delphine de Vigan, classée en littérature blanche, qui écrit des romans contemporains psychologiques, pas si éloignés de certains livres dits “feel-good”.
Je pense à Marie Vareille, qui a commencé avec des romans très légers, avant d’évoluer vers des structures plus ambitieuses et plus dramatiques, sans changer pour autant de maison d’édition.
(L’amplitude de la ligne éditoriale de Charleston est d’ailleurs frappante). À Alain Damasio, et ses incroyables romans de science-fiction, ciselés durant des années et éblouissants d’inventivité et de maîtrise.
Au style très neutre, dépouillé de certains auteur(e)s de littérature blanche, là où d’autres écrivains étiquetés “littérature commerciale” usent d’un vocabulaire soutenu et d’une plume exigeante.
Exigeante. Je crois que c’est là un mot essentiel. Parce qu’au bout du compte, nous ne plaçons pas tous et toutes nos curseurs aux mêmes endroits. Certains écrivains sont très exigeants en matière de style.
D’autres privilégient l’immersion et la force du récit. D’autres encore recherchent avant tout la justesse psychologique. Et ce qui importe, plus que les étiquettes, c’est la sincérité et la maîtrise.
Votre voix et votre vision.
Ce qui est présenté comme une opposition tranchée est en réalité une palette continue, avec des zones poreuses, des hybridations fécondes. Et beaucoup d’auteurs ou autrices naviguent entre les cases.
Brouillent ou mélangent les codes.
Je ne crois pas qu’en vous écrivant tout cela, j’avais pour objectif d’arriver quelque part. De poser des opinions précises. J’avais plutôt envie de vous soutenir, si vous vous sentez un peu inclassable.
Parce que je suis convaincue que naviguer entre les genres est une excellente façon d’innover. De renouveler le paysage. De faire découvrir au lectorat des horizons inexplorés et excitants.
Et que suivre vos intuitions est souvent fructueux.
Se sentir inclassable, un atout
En ce qui concerne mon prochain roman, j’ai décidé de mettre de côté mes questionnements. En tout cas pour le moment. De ne leur donner absolument aucun rôle dans l’équation. Pour ne pas infléchir le cours de mon écriture.
Et ce n’est pas évident, car j’aurais pu avoir tendance à interrompre certains de mes élans pour entrer dans tel ou tel genre. Mais tant pis si ce roman ne rentre dans aucune case. J’ai besoin de l’écrire tel qu’il vient.
Et c’est peut-être votre cas à vous aussi. Vous avez peut-être du mal à vous situer. La plupart du temps, ce n’est pas un problème. C’est, au contraire, un atout. Car il n’y a pas deux littératures : il y a seulement des voix singulières qui, chacune, cherchent leur forme.
Je termine avec ces deux citations de Virginia Woolf que j’ai surlignées dans “Un lieu à soi” : « Tant que vous écrivez ce que vous avez envie d’écrire, c’est tout ce qui compte. » « Sacrifier un cheveu de votre vision, une nuance de sa couleur, en déférence à quelque maître avec un pot en argent dans les mains ou à quelque professeur avec une règle dans la manche, voilà la tricherie la plus abjecte. »
Un beau fil rouge pour votre projet de roman, non ? 😉
Voilà pour aujourd’hui,
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