Pour ma part, je suis très heureuse, car j’ai appris mardi que j’étais nominée en première sélection du Prix Maison de la Presse 2025 avec mon nouveau roman, “La journée de l’amour et de la lessive”, à paraître en librairie dans 6 jours aux éditions Eyrolles.
Cette nouvelle m’a honorée et touchée. Et m’a inspiré une petite réflexion sur “l’être et le devenir”, que j’avais envie de partager avec vous.
Je vous disais donc que je souhaitais vous parler d”être et de devenir”. Ces derniers jours, je me suis remémoré mes modèles, mes idoles en littérature et en psychologie. Quand j’étais jeune, j’avais envie de devenir “comme eux”.
Je voulais être médecin comme Élisabeth Kübler-Ross, psychanalyste comme Jean-Bertrand Pontalis, ou encore autrice comme Sophie Kinsella. (Et bien d’autres encore. 😉) Et j’imagine que ce que je dis là ne vous est pas étranger.
Nous possédons tous et toutes de petits panthéons personnels que nous peuplons d’individus admirables. C’est à la fois stimulant… et un peu écrasant. Les jours où nous ne nous sentons pas “à la hauteur”, voire insignifiant(e)s au regard de ces personnalités incroyables.
« Tu seras toi-même, et ce sera déjà très bien »
Et puis, il y a une dizaine d’années, l’une de mes formatrices en Gestalt-thérapie m’a dit cette phrase que je n’ai pas oubliée : « En tant que thérapeute, tu ne deviendras pas Jean-Bertrand Pontalis, mais tu seras toi-même, et ce sera déjà très bien. »
Son ton de voix était bienveillant et sincère. Et disant cela, elle a semé en moi une graine. Une sorte de permission. Celle d’inventer mes propres formes et de renoncer à toute quête de perfection (même si cela n’empêche en rien de cultiver vis-à-vis de soi-même une certaine exigence, bien sûr).
Il me semble que quand on écrit, c’est une idée précieuse. À réitérer lorsque le syndrome de l’imposteur ou les doutes vous assaillent. Vous ne deviendrez pas tel ou telle auteur(e) de votre propre panthéon.
Mais vous serez vous-même, sur votre chemin singulier, et ce sera très bien.
Vous pouvez remarquer, par ailleurs, que cette formatrice ne m’a pas dit : “tu deviendras toi-même”. Mais bien “tu seras toi-même”. Et c’est là une particularité du regard de la Gestalt-thérapie que je trouve importante.
Tant pour les thérapeutes que pour les auteur(e)s. En Gestalt-thérapie, on n’a pas cette idée fréquemment répandue de “devenir soi-même”, plus tard. Qui supposerait l’existence d’une sorte de version de nous-mêmes idéale.
Que nous pourrions parvenir à atteindre, à force de persévérance, quelque part dans l’avenir.
Un perpétuel surgissement
En Gestalt-thérapie, au contraire, on postule que nous sommes en permanence en train d’advenir en tant que sujets dans le monde. J’aime bien utiliser cette citation de la gestaltiste Valérie Andrianatrehina qui nous dit :
« L’individu en tant que sujet prédéterminé n’existe pas : il est dans un perpétuel surgissement. »
En séance, en tant que thérapeutes, nous sommes attentif(ve)s à ce qui apparaît. À la manière dont le patient ou la patiente en face de nous « se donne forme », dans le moment. Sans présumer qu’il existe un « soi-même » prédéfini, que la personne aurait à devenir.
(Et je ne sous-entends pas qu’une théorie vaut mieux qu’une autre, ce sont simplement deux perspectives différentes). La notion vient notamment de la phénoménologie, par exemple chez Maurice Merleau-Ponty.
Pour ce philosophe, nous sommes perpétuellement pris dans des processus qui nous font et nous défont. Pour le dire autrement : nous sommes pris ensemble dans des situations, que nous créons autant qu’elles nous créent.
La psychologue Valérie Canitrot le formule ainsi : “La question fondamentale en Gestalt-thérapie n’est donc pas ce que je dois faire, mais qui je suis en train d’advenir là face et avec l’autre.”
Il y a dans l’équation une composante d’incertitude. Nous ne savons pas ce qui va arriver, nous ignorons qui sera ce “nous-même” que nous deviendrons. Mais nous sommes certains que l’avenir arrive.
Et nous pouvons rester ouvert(e)s, nous laisser surprendre par ce qui surviendra, souvent d’une manière très différente de ce que nous attendions.
Bien sûr, notre passé est aussi important dans l’histoire. La thérapeute Dominique Michel dit qu’il “nous donne substance, au sens de ce qui se tient dessous”. Notre identité, produit de notre passé, est un soutien qui nous permet d’advenir dans l’ici et maintenant.
Pour vos personnages (et pour vous)
J’aime bien garder ces idées en tête lorsque j’écris, pour mes personnages. Cela m’évite de tomber dans des travers simplistes lorsque je songe à leurs objectifs trajectoriels, par exemple.
Il n’ont pas à devenir la meilleure version d’eux-mêmes. Version qui serait ensuite définitivement figée dans le marbre pour les vingt prochaines années. Mais je peux les faire évoluer, se transformer, par petites touches dans le présent.
Prendre plaisir à les faire advenir en tant que sujets, dans l’instant, dans les situations en cours. Avec leurs nuances, leurs chapelets de problèmes, leur complexité. Et me dire qu’en fin de roman, ils n’ont pas à avoir tout réglé.
(On ne règle jamais tout. 😉)
Je la garde aussi en tête au fil de mon parcours d’autrice. Elle m’a, par exemple, aidée à me départir des craintes vis-à-vis de l’évolution de mon style. J’ai, un temps, été tracassée par la peur d’écrire “moins bien qu’avant” ou au contraire d’avoir écrit autrefois un livre “moins bien que les suivants”.
Je m’inquiétais que mon lectorat ne reconnaisse plus ma patte, si je changeais un peu de registre. Désormais, je me contente de me réjouir de ce qui advient. Je me laisse voguer au gré de ce qui m’appelle en écriture.
Je ne pense pas uniquement en termes de progrès ou d’amélioration. Mais aussi, plus simplement, en termes d’itinéraire, d’expérimentations et d’intérêts du moment. Et je vois cette place de demi-finaliste du Prix Maison de la Presse comme un magnifique encouragement à continuer mes explorations.
J’espère que ces quelques réflexions pourront vous inspirer, si vous avez des doutes. Ou que vous vous sentez écrasé(e) par la pression, le regard des autres, leurs critiques potentielles, le perfectionnisme.
Dans ce cas, vous pouvez peut-être simplement revenir à votre plaisir d’écrire. À l’élan intime qui vous pousse à vous asseoir à votre table pour rédiger votre roman. Ce chemin est bien plus important que le point d’arrivée.
Vous y serez vous-même, et ce sera très bien.
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.