Une lettre de refus. C’est probablement ce qu’enverraient tous les éditeurs actuels à un(e) auteur(e) qui commencerait un manuscrit à la manière d’Émile Zola.
Voilà la première phrase de Thérèse Raquin, de cet écrivain : Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu’on vient des quais, on trouve le passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de la rue Mazarine à la rue de Seine.
Les sept premières pages du livre sont dans la même veine. Une description-fleuve du passage du Pont-Neuf et de la boutique de Thérèse Raquin.
A contrario, voici deux phrases extraites de la première page du thriller Le silence des agneaux, de Thomas Harris : Ses mains sentaient la poudre, mais elle n’avait pas le temps de les laver…
Crawford, le chef du département, lui avait dit de venir immédiatement.
Sans préambule, nous sommes immergé(e)s dans l’action. Nous suivons les déplacements du personnage principal. Et les descriptions sont distillées plus tard, au fil du récit. Zola, Harris : deux époques, deux ambiances.
Les temps ont changé : l’économie de l’attention
C’est un fait : Les temps ont changé. À l’époque de Zola, les informations, les publications étaient beaucoup moins abondantes qu’aujourd’hui. De ce fait, chacune d’entre elles avait de l’importance.
À l’inverse, l’attention des personnes avait peu de valeur. Les gens devaient faire des efforts pour trouver des manières de s’occuper, en jouant aux cartes ou en lisant par exemple. Désormais, avec l’arrivée d’Internet et l’explosion des réseaux sociaux, nous sommes entré(e)s dans une économie de l’attention.
La quantité d’informations et de publications est très largement supérieure à l’attention disponible. Cette dernière vaut donc de l’or. Une bataille féroce se livre pour la capter. Et plupart des lecteurs et lectrices n’ont plus la patience de lire quatre pages de descriptions en introduction d’un roman.
Un défi à relever
On peut s’en émouvoir. S’en offusquer. On peut aussi voir cette conjoncture comme un défi à relever. S’adapter, faire avec (ou malgré) la saturation de l’attention. Devenir capable d’accrocher son lectorat, et de garder son intérêt intact sur 300 ou 400 pages.
À la manière des auteurs de thriller contemporains.
« Alors je vais devoir écrire de la littérature facile, sacrifier ma vision artistique sur l’autel de l’efficacité commerciale. » Voilà peut-être ce que vous vous dites. Je crois, pour ma part, que ce n’est absolument pas le cas.
Si vous passez maître(sse) dans l’art de raconter une histoire, vous pourrez au contraire vous permettre une grande créativité. Vous disposerez d’une marge de manœuvre plus large. Car une fois votre lectorat convaincu et captivé, il vous suivra dans tous les méandres de votre livre et de votre ingéniosité.
Un exemple : garder mes poèmes
Je vais prendre un exemple personnel, pour que ce soit plus clair. J’avais envie d’intégrer plusieurs poèmes à mon septième roman. Sous la plume de l’un des personnages. Lorsque j’en ai parlé à l’une des éditrices d’Eyrolles, au stade du synopsis, elle a semblé dubitative.
Elle a émis la crainte que cela soit plombant pour le récit et m’a dit qu’il faudrait peut-être, à terme, supprimer ou raccourcir lesdits poèmes. J’ai écrit ce roman. En détournant les codes du thriller au service de mon histoire.
Chapitres courts, immersion immédiate dans le conflit narratif, enjeux élevés (vitaux ici), mystère et suspense intenses, en point de vue interne multiple. Aujourd’hui, le manuscrit s’apprête à partir au formatage pour les premières épreuves.
Et les poèmes sont toujours là. Sans qu’un seul vers ait été supprimé.
La maîtrise ouvre la liberté
Si votre histoire est haletante, captivante dans son ensemble, vous pourrez prendre des libertés créatives. Dire ce que vous souhaitez dire. Vous raconter, sous le masque de la fiction.
Adopter des formes originales. Voire emmener votre lectorat sur des terrains sur lesquels il ne serait pas allé spontanément. Vous n’avez pas à sacrifier la profondeur sur l’autel d’un formatage universel.
Vous pouvez inventer vos propres règles. Parce que malgré le passage des siècles, une chose n’a pas changé. C’est la curiosité naturelle des humains, et le besoin de résolution lorsqu’un conflit narratif est en suspens.
Détourner les codes du thriller vers les autres genres littéraires est un moyen puissant pour rendre votre roman magnétique.
Cet article est extrait du Lab, ma newsletter hebdomadaire sur l’écriture, écrite sans intelligence artificielle et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture. Pour la recevoir chaque semaine et accéder à mes ressources gratuites pour auteurs et autrices, c’est ici.